Retour sur “Trois Ruptures”au Théâtre du Gai Savoir, Lyon

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25 novembre 2019 par nouvellesrepliques

Cie Premier Rôle,

Texte : Rémi De Vos

Mise en scène : Thai-Son Richardier

Distribution : David Bescond, Titouan Bodin, Frédéric Guittet, Barbara Le Toux, Meryl Mourey, Chantal Vidal-Bouillet

Scénographie : Anabel Strehaiano

 

Aussi vrai qu’amour et vie de couple sont des aspirations quasi universellement partagées, il en va de même pour le délitement du sentiment amoureux et les ruptures qui le suivent, expériences vécues au moins une fois par la majorité d’entre nous. Ce qui diffère d’un cas à l’autre, ce sont les circonstances, les causes, les conséquences de ces ruptures. Avec ce texte de Rémi De Vos, la  Cie Premier Rôle nous propose de jeter un regard indiscret sur trois couples d’âges et de milieux sociaux différents, au moment où leurs vies communes atteignent le point de non-retour. Trois actes et trois situations distinctes, mais  une constante : la violence, verbale, psychologique, physique… Un ton aussi, mêlant le drame à un humour souvent noir et féroce, l’absurde à une émotion brute.

Le premier couple ainsi ausculté appartient à la bourgeoisie et a entamé, voire dépassé, la cinquantaine. Un homme et une femme dont la vie commune s’est installée depuis longtemps déjà dans la routine, et entre lesquel.le.s la passion a fait place à l’amertume et au ressentiment. Elle ne supporte plus la relation fusionnelle qu’il partage avec sa chienne, et lui de son côté refuse d’admettre ce que ladite relation peut avoir de malsain, et surtout d’humiliant pour elle, à qui il ne prête plus la moindre attention, ni n’exprime la moindre affection.

C’est au moment du dîner que la crise éclate, et que le ressentiment de cette femme délaissée se concrétise via une farce cruelle. La réaction de l’homme face à l’humiliation et au mépris de sa compagne prend alors une forme et des proportions particulièrement glaçantes, la réduisant, en guise de représailles, à une position animale visant à affirmer sa domination masculine. La lutte de pouvoir entre les deux antagonistes tout au long de ce premier acte imprime une ambiance étouffante, mâtinée d’un comique véhiculé par des dialogues tranchants et des révélations, à travers lesquels chacun.e prend et reprend sans cesse l’ascendant sur l’autre. Un duel au cours duquel le pouvoir n’est pas forcément du côté auquel on s’attend…

Lors du second acte, un homme annonce à sa femme qu’il s’est soudainement découvert des sentiments pour un pompier. Pour ce couple d’une trentaine d’années de la classe moyenne, et apparemment sans histoires, cette révélation agit comme un poison lent et insidieux. Si une réelle affection subsiste manifestement entre eux, cet homme et cette femme semblent pourtant s’éloigner de plus en plus à cause d’une incompréhension fondamentale. Elle refuse de croire à son homosexualité ou à sa bisexualité latentes, et voudrait pouvoir vivre comme si ça ne s’était jamais produit, qu’il donne à leur histoire la chance de survivre. Lui veut explorer cette nouvelle facette de sa vie et attend d’elle qu’elle l’accepte et le comprenne. Une situation intenable, dans laquelle aucun des deux ne peut obtenir ce à quoi il ou elle aspire, ni ne fait vraiment l’effort de prendre en compte et de respecter les émotions de l’autre. Là encore, l’explosion est inévitable, et mène, lors d’une scène où la tension monte de plus en plus jusqu’à devenir infernale, à un brûlant déchaînement passionnel.

Le troisième couple de la pièce, manifestement plus jeune et d’un statut social plus précaire, se débat moins avec ses sentiments amoureux qu’avec l’épuisement dû aux problématiques posées par l’éducation d’un enfant « difficile », ou peut-être simplement hyper-actif. Ces parents sont littéralement terrorisés par leur gamin qui, s’il n’est pas physiquement présent sur la scène, vampirise toutes leurs pensées et est dépeint dans leurs dialogues comme un impitoyable tyran. Il n’y a plus aucune place dans leur vie de couple pour la romance, ni même pour le moindre instant de tranquillité, et leur relation sombre sous la chape de plomb imposée par les diktats de leur « petit monstre »… Au point que l’un comme l’autre caressent l’idée d’abandonner leur rejeton.

Un dernier acte dans lequel, si la violence est moins palpable au premier abord, celle-ci est véhiculée non sans un humour au cynisme assumé, par des dialogues alliant l’outrance à l’absurde, laissant transparaître chez les deux protagonistes une détresse désemparée. Et là aussi, le rapport de force ménage des surprises.

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La mise en scène de Thai-Son Richardier fait la part belle, dans chacun de ces trois actes, aux ambiances tantôt très réalistes, tantôt plus troubles, à la frontière de l’onirique ou du fantasme malsain. S’appuyant pour ce faire sur une création lumières de Lisa Robert qui joue habilement avec les espaces et les temporalités, et sur une bande son élaborée, mais aussi travaillée en live, au diapason de l’interprétation des six comédien.ne.s, par Nicolas Maisse, qui véhicule et distille avec subtilité l’étrangeté et le malaise. La complexité des rapports de force au sein du couple est ainsi explorée avec un regard acéré, nourrissant la réflexion du public sur les thèmes de la violence faite aux femmes, des rapports de domination/soumission, mais aussi sur les problématiques liées à l’éducation et à la place de l’enfant au sein de la relation des parents.

La scénographie, elle aussi soigneusement pensée par Anabel Strehaiano, et construite par Jean-luc Bersoult, tire profit de structures modulables qui, manipulées par les act.eur.rice.s hors-jeu, créent les espaces immersifs dans lesquels les personnages évoluent de façon très naturelle et fluide.

Enfin, la distribution, parfaitement choisie par le metteur en scène, donne vie avec un judicieux équilibre d’interprétation entre quotidienneté, charge émotionnelle, et distanciation véhiculant un humour décapant, à des personnages forts et complexes, qu’on ne peut cerner véritablement ni au premier regard, ni à la première réplique. Enrichissant ainsi la profondeur du regard porté dans la pièce sur les rapports entre les genres et sur la place de la femme, mais aussi de l’homme, dans le couple, et par extension dans la société en général.

Trois Ruptures par la Cie Premier Rôle est donc un spectacle très complet, et traite avec une acuité bienvenue des sujets forts, comme par exemple les violences faites aux femmes ou encore les rapports de pouvoir au sein du couple, avec un « punch » saisissant, mais aussi un humour au vitriol, réussissant ainsi pleinement son pari visant à être drôle et dramatique à la fois.

Charles Lasry

 

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