Matricule F34900 – Théâtre de Gleizé

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1 octobre 2020 par nouvellesrepliques

Texte : André Pédron

Adaptation, mise en scène, scénographie : Amandine Vinson – Collectif interdisciplinaire le CID

Jeu : Maud Roussel, Pauline Thireau, Jeanne Morel

Chorégraphies : Jeanne Morel

Musique : Pierrick Monnereau

Lumières : Marie Vuylsteker

Création vidéo : Denis Oeuillet et Amandine Vinson

Costumes : Cécile Machin

Chef de chœur : Tamara Dannreuther

Dans un bureau, trois femmes, de trois générations différentes, explorent les souvenirs d’André Pédron, un mari, un père, un grand-père, qui a couché sur le papier l’effroyable périple qui fut le sien au cœur de la Seconde Guerre Mondiale, entre Octobre 1943 et Avril 1945. Sous l’occupation allemande, apparemment simple comptable à Saint Priest près de Lyon, il faisait en réalité partie du réseau de résistance Mithridate, pour lequel il produisait de faux papiers et fournissait des informations cruciales sur les mouvements de trains et les stocks de carburant… Jusqu’au jour où des agents de l’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major allemand, font irruption dans son bureau pour l’arrêter et l’emmener à la prison de Montluc.

Les trois comédiennes l’incarnent tour à tour au fil du récit, lui prêtant leurs voix et incarnant également les autres personnages rencontrés, officiers allemands, gardiens français, et surtout compagn.e.ons de captivité et de misère. Avec ses mots à lui, très concrets, ancrés dans le réel et dénués de pathos, elles dessinent dans une scénographie à la fois simple et ingénieuse, tirant habilement parti d’une création lumières savamment pensée, les espaces, souvent étriqués, qu’il traverse tout au long de sa captivité. La minuscule geôle  qu’il partage avec d’autres prisonniers, dans laquelle le sommeil est une denrée rare et où le temps devient diffus, le wagon de train où il.elle.s sont entassé.es et transporté.es dans des conditions inhumaines, les camps où il faut travailler au-delà même de l’épuisement des corps et où la mort ou la survie ne tiennent qu’à un fil, ou à une couverture qu’un camarade aura su protéger grâce à une ingéniosité féroce…

Chacune des étapes de ce périple illustre avec force les processus de déshumanisation appliqués par les geôliers pour briser, tant physiquement que psychologiquement, leurs prisonnier.es. A commencer par remplacer leurs noms par des numéros matricules, les privant ainsi de leur identité. Il s’agit clairement de les réduire à l’état de bêtes dociles, soumises à une autorité qui ne souffrira nulle contestation, mais aussi de les diviser, de faire de chacun.e l’adversaire des autres dans l’accès aux très maigres ressources qui leur sont allouées. Une véritable entreprise soigneusement élaborée pour leur arracher toute dignité. Entreprise que la mise en scène d’Amandine Vinson dépeint avec justesse, sans tomber dans le piège de l’illustration réaliste mais en appuyant au contraire le récit d’André Pédron à une corporéité très travaillée de ses trois comédiennes. Leurs attitudes, postures, et mouvements, ainsi que leurs interactions avec des éléments modulables du décor, sont soigneusement pensés et renforcent une immersion déjà induite par les mots saisissants de l’auteur. Sidération, frayeur, épuisement, désespoir, autant d’états traversés par les personnages, et que leurs interprètes assument physiquement mais par touches subtilement maîtrisées, notamment via les chorégraphies conçues par l’une d’elles, Jeanne Morel qui insuffle ainsi à la pièce une poésie sombre, la brillance noire de ces âmes tourmentées et de ces corps qui se raccrochent à la vie comme ils peuvent.

Les émotions et les perceptions des personnages sont également véhiculées par une création sonore jouée en direct par Pierrick Monnereau qui, d’un coin du plateau, habille les ambiances de sons et musiques assistées par ordinateur. Les bruits angoissants de tuyauterie, de métaux qui s’entrechoquent, de machineries qui s’emballent, donnent une dimension supplémentaire aux lieux traversés par les personnages, et renforcent ainsi l’immersion globale, tandis que des projections vidéo, tantôt concrètes, tantôt plus poétiques, assurent le lien ainsi que des respirations bienvenues entre les différents tableaux.

Ainsi, au long de deux heures qui passent à une vitesse confondante, nous suivons le parcours de l’auteur, mais aussi d’une multitude d’autres déporté.es dont la mémoire survit grâce à son récit, d’autant plus percutant que son ton est factuel, d’une simplicité quasi journalistique. La barbarie et la cruauté des bourreaux n’en sont que plus glaçantes. Tout comme les moments où leurs victimes parviennent, malgré l’horreur absolue de ce qu’elles traversent, à sauvegarder en elles une petite flamme d’humanité, une part de solidarité, quelques fragments de ce qu’elles étaient avant, en chantant par exemple, n’en sont que plus émouvants. Quelques chants que Maud Roussel, Pauline Thireau et Jeanne Morel entonnent a cappella ou accompagnées de musique, portant avec les belles harmonies de leurs trois voix des paroles empreintes de tristesse mais aussi d’espoir, témoignages de la subsistance au cœur de ces êtres humains écrasés par la botte d’une insupportable oppression, d’une dignité et d’une résilience qui insufflent un peu de lumière dans le cauchemar qu’elles vivent et dont elles ne voient pas venir la fin.

Une fin qui arrive pourtant. Pour certain.es beaucoup plus tôt que pour d’autres au terme d’un calvaire d’une brutalité sans nom, et l’on en vient à se demander furtivement si ce terme qu’est la mort n’est pas en réalité une délivrance pour celles et ceux qui ont tant subi que continuer à vivre est devenu insupportable. D’autant plus que les déporté.es qui survivent vont d’horreur en horreur, jusqu’à l’arrivée au camp de Bergen Belsen où l’industrie d’extermination du régime nazi révèle toute son inconcevable ampleur. Là ou les cadavres sont si nombreux qu’ils forment des monticules bouchant l’horizon, et où chacun.e peut voir ce qui l’attend tôt ou tard, que ce soit au bout de la trajectoire d’une balle de fusil, ou lorsque son corps, épuisé, affamé, malade, ne pourra tout simplement plus retenir un souffle de vie. Et même lorsque les bruits de la guerre se rapprochent du camp, quand la rumeur d’une défaite imminente de l’Allemagne et de l’arrivée des forces alliées circule, l’espoir reste très ténu car l’entreprise de mort se poursuit avec détermination, imperturbable, et nul.le ne peut avoir la certitude de tenir encore, jusqu’à une libération qui arrivera trop tard pour beaucoup.

Certain.es y parviennent pourtant, comme André Pédron qui finit par voir son calvaire s’achever, qui a tenu grâce à une force de caractère peu commune, mais aussi à des amitiés improbables et salutaires, et à une chance aveugle un peu absurde, qui lui a souri arbitrairement mais a fait défaut à tant d’autres. Comme les autres survivant.es, c’est changé à jamais qu’il rentre chez lui, si amaigri qu’il est presque un fantôme. Mais contrairement à beaucoup, malgré tout ce qu’il a traversé, toutes les horreurs dont il a été témoin et qu’il a subies, toutes ces vies qu’il a vues être écrasées et détruites, son esprit a résisté. Et c’est dès son arrivée qu’il s’attelle à coucher d’un seul jet sur le papier tout ce que lui et tant d’autres ont vécu, l’effroyable enfer dont il revient, et dont il sent déjà qu’il est si inimaginable qu’il est essentiel d’en préserver le récit. Récit qu’il qualifiera quelque temps plus tard, lorsque des amis le convaincront de le publier, de « petite plaquette que l’on pourrait appeler reportage ».

L’adaptation, 75 ans plus tard, de ce récit par Amandine Vinson et le Collectif InterDisciplinaire, est à la fois une bouleversante réussite sur le plan artistique, et une démarche primordiale pour la préservation de la mémoire de cette terrible période de l’Histoire humaine et pour sa transmission. En effet, tout comme l’épouse, la fille et la petite fille de l’auteur se rassemblent autour de son récit au début de la pièce, dans le public ce sont plusieurs générations qui se rencontrent pour recevoir ce témoignage, et qui au sortir d’une représentation dont nul.le ne ressort indifférent.e, échangent leurs impressions et émotions, ainsi que les échos que l’on peut en trouver à notre époque, dans un monde où racisme, intolérance et individualisme semblent gagner toujours plus de terrain, et dont les régimes autoritaires et les idéologies fascistes sont loin d’être absents. Des débats auxquels il est essentiel que la jeunesse participe, afin de prendre conscience que nous ne sommes pas à l’abri de telles horreurs, dont certaines existent encore aujourd’hui pas si loin de chez nous qu’on ne se l’imagine, et contre lesquelles il faudra toujours s’élever, afin de les combattre en société.

Charles Lasry

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