Retour sur “Le Choeur des Femmes”, Rikiki Café Théâtre – Lyon

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21 mars 2020 par nouvellesrepliques

le 13 Mars 2020,

dans le cadre du festival Histoires de Femmes

 Par la Compagnie des Incarnés, d’après le roman de Martin Winckler
Mise en scène : Carole Siret

Jeu : Lucie Gomez, Juliette Paire, Margaux Peycelon
Direction musicale et compositions : Rodolphe Wuilbaut

Création lumières et régie Antoine Noirant

 

En cette matinée du 19 Mars 2020 où j’écris ces lignes, en tant que comédien je fais partie de celles et ceux, infiniment nombreux.ses, qui sont légitimement tenu.e.s de rester à la maison pour contrer la pandémie du Covid-19. Et je tiens par là même à rendre tout d’abord un vibrant hommage et à adresser un grand merci à toutes les personnes qui, quant-à elles, continuent de travailler dans le « monde extérieur », que ce soient les agriculteur.trice.s, employé.e.s de supermarchés, vendeur.se.s sur les marchés, pompiers, boulanger.e.s, pharmacien.ne.s, (et j’en passe) qui font que la vie continue aussi bien que possible pour le plus grand monde. Mais par-dessus tout, cet hommage et ce remerciement s’adresse à tous les personnels soignants, ces femmes et ces hommes qui donnent tout, physiquement et psychiquement, pour s’occuper des malades et protéger la société dans son ensemble, et ce en pleine conscience des risques pour leur propre santé. Ce sont les héroïnes et les héros dont nous avons besoin, et c’est avec joie et admiration que je les applaudis à ma fenêtre chaque soir !

C’est justement dans le milieu hospitalier que se déroule « Le Choeur des Femmes », nous proposant, en suivant le quotidien d’une jeune interne nommée Jean (à prononcer à l’américaine, « djine », comme Jean Grey dans X-Men), de rencontrer de nombreuses femmes présentes en ce lieu pour des raisons diverses, d’assister à leurs interactions mais aussi à leur prise en charge par les médecins, d’écouter leurs témoignages, et même d’entendre leurs pensées intimes. Leurs points communs ? Des questions, des soins, des préoccupations ou des pathologies spécifiquement liées à leur genre. Leurs différences ? Tranche d’âge, origine sociale, situation amoureuse ou familiale, milieu professionnel, façon de parler, rapport à leur propre féminité et à leurs corps. C’est un large spectre de la gent féminine, non exhaustif mais tout-de-même bien divers, qui est couvert par cette galerie de personnages.

Personnages incarnés par trois formidables comédiennes. Juliette Paire, avec une impressionnante énergie, joue le rôle de l’interne en formation aux idées bien arrêtées, dotée d’un humour acerbe et décapant, et prompte à juger intérieurement les comportements qu’elle pense ridicules ou inconséquents chez les patientes comme chez ses collègues. Seul son chef de service et mentor, Karma, trouve grâce à ses yeux. Lucie Gomez et Margaux Peycelon incarnent quant-à elles le choeur de toutes les autres femmes passant dans ce service hospitalier ou y travaillant : une secrétaire qui a déjà plus ou moins tout vu ou entendu, une femme de 48 ans s’interrogeant sur sa fertilité à l’aube d’une seconde vie amoureuse, une routière souffrant lors de ses  rapports sexuels de douleurs à l’origine inconnue, une jeune mère célibataire dont le second accouchement s’est particulièrement mal passé, une dame plus âgée qui se souvient de l’époque où l’avortement était illégal et donc clandestin, ou encore une gamine de 14 ans, venue justement pour une IVG… Autant de rôles qu’elles endossent tour à tour et successivement avec maestria, adoptant des tenues de corps, dictions, accents, toujours maîtrisés et convaincants. Au fil d’une série de séquences pour lesquelles une scénographie très concrète s’adapte pour figurer des lieux tels qu’un bureau de consultation, une salle d’attente, une chambre de malade ou encore un espace de jeux pour jeunes enfants, toutes ces femmes nous laissent ainsi voir comment se déroule leur passage à l’hôpital, mais nous laissent aussi et surtout entendre ce qu’elles croient, ce qu’elles pensent, ce qu’elles subissent ou ont subi, et de quoi son faits leurs rêves et leurs espoirs.

85150235_2703048056453401_3190473196922994688_n    Credit photo Alexandre Mancer

Et malheureusement, des choses désagréables, elles en subissent. A commencer par l’oeil peu amène et plein de jugement de Jean. En effet, celle-ci, forte de toutes ses certitudes de jeune praticienne brillante et de femme forte et indépendante, lève les yeux au ciel plus souvent qu’à son tour lorsqu’elles exposent leurs préoccupations et posent des questions sur des sujets que, d’après elle, il est inconcevable et impardonnable qu’elles ne maîtrisent pas, à son instar, sur le bout des doigts. Et si, par moments, on ne peut que lui donner raison en entendant les réflexions qu’elle se fait in petto au sujet des propos des patientes, l’on se dit aussi, bien souvent, qu’elle est sacrément sévère et manque cruellement de bienveillance… Un problème qui est au coeur de nombre des écrits de Martin Winckler, l’auteur du roman éponyme. Celui-ci en effet, médecin de formation ayant exercé durant de nombreuses années dans un service de planification, contraception, et gynécologie, a jeté à de nombreuses reprises des pavés dans la mare du monde médical en expliquant et dénonçant le décalage fréquent entre le ressenti et les besoins des patient.e.s, et l’attitude à leur égard de certains médecins. Allant même, en 2016, jusqu’à intituler l’un de ses ouvrages, consacré à la maltraitance médicale, « Les Brutes en blanc ». Une expression passée dans le langage courant depuis malgré le tollé provoqué à l’époque dans la profession. Jean fait donc partie de ces praticien.ne.s pour qui le ressenti des patientes n’est pas une priorité, elle qui n’a que peu d’indulgence envers les autres femmes, pour qui l’expression « sororité » ne semble avoir aucun sens, est l’une de ces brutes en blanc, au moins en devenir. Fort heureusement, le propos de Winckler ainsi que la mise en scène de  Carole Siret ne sont pas caricaturaux et, à travers les mots d’une secrétaire du service et ceux, en voix off, du chef Karma, un visage plus bienveillant des personnels soignants est également donné à voir, équilibrant ainsi une représentation du monde hospitalier et médical tendant vers l’objectivité et non vers l’outrance.

Et puis ces femmes, ces patientes aussi drôles qu’émouvantes, se révèlent, au fur et à mesure qu’on les écoute, complexes ; leurs personnalités ont de l’épaisseur, leurs caractères du relief, leurs intellects de la profondeur, bien plus qu’on ne le croirait si l’on se contentait, comme Jean, de les juger au premier regard, à la première phrase prononcée, à la première attitude « pincée » ou « vulgaire ». Certaines souffrent terriblement, entre autres, de ne pas être vraiment écoutées, respectées, considérées. D’autres revendiquent, non sans humour mais avec une volonté farouche, leur droit à être des personnes désirantes, à avoir une sexualité ou une vie amoureuse épanouie d’une façon qui ne regarde qu’elles. D’autres encore nous poussent à réfléchir sur ce que l’on considère aujourd’hui, peut-être à tort, pour définitivement acquis, ou bien à ce que l’on croit parfois avec un raisonnement un peu simpliste être ou pas une attitude « raisonnable » et « responsable ».

Entre ces scènes tantôt émouvantes, tantôt hilarantes, tantôt terriblement tragiques, ce sont des messages vocaux qui assurent, pendant que la scénographie se remodèle et que les costumes changent, les transitions d’une situation à l’autre. Messages de femmes sous forme de questions sur la sexualité, la contraception les règles ; questions qui, si elles peuvent parfois sembler saugrenues et faire beaucoup rire, traduisent des situations en fait bien réelles, induites par une éducation sexuelle encore imparfaitement prodiguée aux jeunes et moins jeunes. Même de nos jours, toutes et tous ne sont pas sur un pied d’égalité en matière d’information sur ces questions et problèmes. Et ce n’est pas une tare chez ce.lles.ux qui savent moins, c’est juste un fait, avec lequel le monde médical et la société doivent composer. En mettant à bas les tabous notamment, ces choses dont les femmes que nous entendons sur ces messages ne semblent pas pouvoir parler ailleurs que sur un répondeur, ou sur un forum dédié ou elles craignent moins d’être jugées, espérant recevoir des réponses salutaires.

Outre ces transitions propices à la réflexion et riches d’enseignements, ce sont aussi le beau travail à la lumière d’Antoine Noirant, et les compositions et arrangements de Rodolphe Wuilbaut, qui renforcent une ambiance immersive et un propos riche et complexe, ne choisissant délibérément pas entre le drame et la comédie, mais servant l’émotion et le vécu à l’instant T des personnages présents au plateau. Une lumière en adéquation avec la scénographie, réservant en fin de spectacle un effet aussi bien pensé visuellement que pertinent. Et des musiques conçues non seulement comme des nappes d’ambiance efficaces, mais aussi via une direction joliment travaillée, comme une extension de ce à quoi le public est invité à réfléchir. Entre autres grâce à un moment vocal fort, dont je ne vous dirai rien ici pour ne pas gâcher la surprise…

Au terme de l’heure et demie d’une première représentation de la « version courte » du Chœur des Femmes, je suis rentré chez moi fort heureux que ce spectacle ait été le dernier que j’aurais vu avant un probable changement radical de notre vie quotidienne. Séduit tant par le fond que par la forme, ravi par les prestations de trois comédiennes hyper investies dans les parcours de leurs personnages. Enchanté d’avoir assisté aussi au parcours crédible et juste d’un personnage en particulier qui n’attirait pas spécialement ma sympathie au départ ; ce parcours qui symboliquement traduit le cœur de ce Chœur, puisque non binaire et poussant chacun.e à questionner ses croyances et ses certitudes, sur la féminité en général, et par extension sur les individus quel que soit leur genre. Et je reste donc très curieux et impatient de découvrir, dans un avenir que j’espère proche, la « version longue » (qui durera 2h) de ce spectacle, que je vous engage à aller voir dès que vous en aurez vous aussi l’occasion !

D’ici-là, je vous souhaite, à vous toustes et à vos proches, bon courage pour cette période de confinement, et surtout santé et sérénité. A bien vite, j’espère, dans les théâtres comme sur les terrasses, au cinéma comme dans les parcs ! Et en attendant, n’oubliez pas que même de chez vous, la magie d’internet vous permet de continuer à vous cultiver.

Charles Lasry

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