Retour sur “On s’rappelle!”, de Cocotte Compagnie, Rikiki café-théâtre, Lyon

Poster un commentaire

5 novembre 2020 par nouvellesrepliques

Auteurs : Julie Artaud et Rodolphe Wuilbaut

Avec : Caroline Ribot et Julien Bourières

Mise en scène et scénographie : Titouan Bodin

Construction des décors : Yann Jadeau et Justine Poulat

Création sonore : Benjamin Sangoï

Création lumière : Elina Barguil

Sur une scène divisée en deux espaces délimités par une bande blanche fluorescente, c’est à une conversation téléphonique d’abord anodine, puis de plus en plus amusante et absurde, que nous assistons. D’un côté Alex, le style jeune cadre dynamique, manager chez Pneu Vert, franchise de centres automobiles, qui mène au téléphone une enquête de satisfaction. Son environnement,  fonctionnel, est sobre, ordonné, gris et dépouillé à l’exception d’un kakemono (roll-up publicitaire) à l’effigie de la marque. De l’autre côté Gabrielle, une jeune femme pleine de joie de vivre et de fantaisie, évolue dans un intérieur beaucoup plus foutraque et coloré, aux murs couverts d’une myriade de post-its. Elle chantonne, elle danse, elle parle à sa plante, qui a visiblement connu des jours meilleurs… Jusqu’à ce que le téléphone sonne, et qu’au lieu du livreur de pizzas qu’elle semble attendre, ce soit justement Alex, qui lui demande de répondre à quelques questions concernant une visite chez Pneu Vert.

Une fois la déception initiale passée, elle accepte d’assez bonne grâce de répondre au jeune homme, mais son espièglerie, ainsi qu’une certaine propension à sauter du coq à l’âne au gré des associations d’idées, vont rapidement mettre les nerfs de ce dernier à rude épreuve. Alors qu’il déploie des trésors de patience pour mener à bout son enquête avec sérieux, elle semble pour sa part prendre un malin plaisir à le faire tourner en bourrique, que ce soit en mettant en évidence l’absurdité de certaines formulations du questionnaire, ou en retournant carrément les questions vers Alex sur un plan plus personnel, ce qui le met à l’évidence mal à l’aise.

Mais bien rapidement, on réalise que la jeune femme, à l’instar de Leonard Shelby dans Memento (film de Christopher Nolan), voit régulièrement sa mémoire immédiate se réinitialiser, effaçant le souvenir de toute la conversation qui a eu lieu jusque là, y compris de qui elle a au bout du fil ! C’est là l’explication de la présence de toutes ces notes laissées à elle-même un peu partout dans son appartement : ce sont ses indispensables repères, lui permettant de rester autonome malgré son amnésie chronique. S’ensuivent alors avec Alex des échanges souvent ubuesques au cours desquels celui-ci, tout en faisant de son mieux pour avancer sérieusement dans son enquête de satisfaction, doit faire face à ses « bugs » mémoriels en lui expliquant à nouveau qui il est, pourquoi il l’appelle, ce qu’ils se sont déjà dit, etc. Et malgré cette difficulté à communiquer dans la continuité, ou peut-être bien à cause d’elle, leur conversation dévoile progressivement de plus en plus les caractères des deux personnages, ainsi que des aspects de plus en plus intimes de leurs vies. Ce qui s’annonçait au départ comme une sorte de sondage très banal, prend ainsi les accents d’un flirt qui refuse de dire son nom, avec ses agaceries et ses chamailleries, mais aussi les fêlures de l’un.e comme de l’autre qui commencent à transparaître, et une sorte d’alchimie de plus en plus palpable.

C’est là que la scénographie de Titouan Bodin révèle toute sa pertinence, écrin de sa mise en scène au style très cinématographique recourant au « split-screen » qui permet de garder simultanément l’œil sur deux actions distantes, ainsi que sur les réactions et émotions de personnages situés dans des espaces différents. Concrètement, la démarcation entre ces deux espaces est matérialisée par un élément de décor réunissant en un seul ensemble le canapé rouge de Gabrielle à Jardin, et le bureau gris d’Alex à Cour, et la ligne blanche fluorescente séparant leurs environnements respectifs, que nous ne voyons donc que partiellement, court sur le sol de la scène mais aussi sur le mur du fond, coupant ainsi le calendrier de l’un comme les notes colorées de l’autre. L’effet obtenu est paradoxal mais diablement efficace : la distance physique est évidente, tout autant qu’une proximité émotionnelle grandissante. Un dispositif limpide et qui, habilement détourné lors de moments stratégiques et judicieusement choisis, permet également, grâce à des jeux de regards notamment, de créer des îlots communs à ces deux personnages pour mettre l’accent, suivant les circonstances, sur leurs solitudes respectives ou sur ce qui les rassemble. L’implication du public n’en est que plus forte. On rit beaucoup de leurs facéties, de leurs différences et de leurs points communs, mais on vibre aussi très fort pour eux, on s’émeut d’autant plus de leurs moments moins joyeux, et l’on se désespère, comme dans une comédie romantique au cinéma, de les savoir loin l’un.e de l’autre « dans la vie » alors qu’on les voit si proches sur la scène.

Une dualité qui est aussi la force de cette pièce, écrite « à deux têtes » par Julie Artaud et Rodolphe Wuilbaut qui ont su allier une vraie comédie qui fait rire à gorge déployée, truffée de références pop et de dialogues savoureusement drôles entre deux personnages apparemment aux antipodes l’un de l’autre, et un sujet dramatique, celui de l’amnésie et des difficultés qui y sont liées dans la vie sociale et amoureuse des personnes qui en sont atteintes. Sujet que la première désirait depuis longtemps traiter dans une pièce de théâtre sans vraiment savoir sous quel angle l’aborder, et auquel le second apporta un contexte qu’il avait connu personnellement, celui de l’enquête téléphonique de satisfaction, propice aux situations surréalistes et aux conversations absurdes, qui l’avaient marqué suite à un job d’été. Le texte résultant de leur travail commun permet, par un subtil équilibre entre des rires francs, massifs et fréquents, et une émotion saupoudrée avec plus de parcimonie mais qui prend d’autant plus au dépourvu lorsqu’elle s’invite comme à l’improviste, d’affiner le regard du public sur une problématique sensible (« Comment peut-on avoir des amis, des amours, si on oublie chaque jour les gens rencontrés la veille ? »), et ce sans jamais se complaire dans le pathos ou le larmoyant.

Un équilibre qui repose beaucoup sur les épaules des deux interprètes de la pièce, qui évoluent avec une aisance toute naturelle sur cette ligne de crête. L’incroyable énergie de Caroline Ribot est diablement communicative, et nous entraîne avec plaisir dans son tourbillon de gaieté, d’humour espiègle, de folie douce. Et Julien Bourières n’est quant-à lui pas en reste, campant avec conviction et sans aucune crainte du ridicule ce manager un peu maniaque sur les bords, stressé, facilement déstabilisé par son interlocutrice. Le duo mène tambour battant cette sorte de danse à distance sur la scène coupée en deux, maîtrisant avec une aisance confondante donc, mais qui ne peut qu’être le fruit d’un travail rigoureux et acharné, la rythmique parfaite indispensable pour que leurs dialogues fassent mouche. On n’en est que plus saisi.es quand leurs personnages, de plus en plus attachants, dévoilent, à leur corps défendant, leurs vulnérabilités et des émotions à fleur de peau. On pense alors à quelques films dans lesquels la  mémoire qui s’échappe dresse des murs invisibles entre deux personnages, effritant ce qui les a unis par le passé, ou ce qui devrait les unir dans le présent ou à l’avenir. Du drame non dépourvu d’une certaine légèreté comme « Se souvenir des belles choses », à la comédie pure comme « Amour et amnésie », en passant par le puissant mélange des deux d’un « Eternal Sunshine of the Spotless Mind ». Le soin apporté au sound design de la pièce n’y est pas étranger d’ailleurs. Les musiques notamment, majoritairement très entraînantes mais parfois plus propices à l’introspection des personnages. Les bruitages aussi, comme les voix sur le répondeur, qui véhiculent un décalage cartoonesque fièrement assumé qui, même lorsque l’ambiance se corse entre les protagonistes, permet de ne jamais trop appesantir les choses, et préserve le ton très lumineux de la pièce.

Et c’est cette lumière qui reste au final gravée dans ma mémoire aujourd’hui, quand je repense à ce spectacle, le dernier vu en soirée Au Rikiki café-théâtre à Lyon avant l’instauration du couvre-feu qui a précédé le second confinement que nous vivons aujourd’hui. Celle qui prédomine toujours dans le travail de cette joyeuse bande qu’est Cocotte Compagnie, qui met un point d’honneur à faire rire son public sans jamais pour autant négliger le fond. Qui même lorsque son sujet peut sembler frivole au premier abord, sait y distiller du sens et du sensible tout en assurant une ambiance pleine de bonne humeur. Je suis rentré chez moi avec un bien agréable sourire aux lèvres malgré l’ambiance morose de la ville ce soir-là. Le même sourire qui me revient naturellement en rédigeant cet article, et en pensant avec impatience à un avenir moins troublé, plus radieux, celui où nous pourrons retourner enfin au théâtre à toute heure, pour découvrir toujours plus de spectacles qui nous feront de nouveau rire, vibrer, réfléchir…

Charles Lasry

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :