“Comme une image”, par la Cie Essentiel Éphémère

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22 février 2021 par nouvellesrepliques

Lyon, le 17/02/2021

Recueil de témoignages, écriture et mise en scène : Renaud Rocher

Distribution : Valérie Bellencontre, Marie Berger et Jérôme Sauvion

Scénographie : Arlo Doukhan et Sébastien Gil.

Costumes : Pascaline Col

Création lumières : Renaud Rocher et Arlo Doukhan

Création Vidéo : Stéphan Balay

Le sommeil d’un homme est perturbé. Sur son lit, il s’agite, se tourne et se retourne. Dans ses pensées, dans sa mémoire, ou bien dans ses rêves peut-être, il passe en jugement. On comprend grâce au ton et aux mots de la juge, peu amène, que ce qui lui est reproché est grave, mais on ignore encore ce dont il s’agit précisément. Ce que l’on sait, c’est que les faits en question sont en lien avec l’école, que l’accusé semble caresser le fantasme de rejoindre le corps enseignant, et que sa légitimité en la matière est fortement mise en doute…

Dans une scénographie astucieusement modulable, l’une des marques de fabrique des créations de la Compagnie Essentiel Éphémère, se succèdent alors des saynètes dans lesquelles évoluent, échangent, témoignent, de nombreux personnages issus de, ou en lien avec le monde de l’éducation et de l’école. Des institut.eurs.rices, des professeur.e.s, des parents d’élèves… On comprend de par leurs conversations et témoignages, que l’homme du début est un parent. Un parent inquiet pour son enfant. Si inquiet qu’il passait son temps à observer, d’un regard inquisiteur et réprobateur, ce qui se passait dans l’école de son enfant. Et ce, non seulement aux heures de début et de fin de journée, mais aussi aux heures des récréations, pour voir à travers le grillage si les enseignant.e.s surveillaient de façon adéquate les jeux des bambin.es dont ielles avaient la charge, et leurs rapports, conflictuels ou non, les un.es avec les autres. Un parent méfiant à l’égard du personnel de l’école donc, et qui dès qu’il observait le moindre écart à ce qu’il jugeait normal et indispensable de son point de vue, adressait ses plaintes, reproches et griefs, à Nathalie Brénat, la directrice. Et ce, non pas une fois de temps en temps, ni encore une fois par mois, mais quasi quotidiennement. Au point qu’une partie des instits l’avaient surnommé « le Maton ».

Autour, et au-delà du cas de ce parent hyper intrusif au comportement assimilable à du harcèlement moral, ce qui nous est raconté et montré dans Comme une image, c’est aussi et surtout le quotidien de celles et ceux qui font l’école. De ces personnes qui enseignent, encadrent, organisent les temps scolaires, et qui ont également une vie en-dehors, des familles, des des ami.e.s, avec qui ielles échangent au sujet de leurs journées à l’école, de leurs rapports avec leurs collègues, leurs élèves, leur hiérarchie. Un quotidien professionnel très contrasté, avec des anecdotes parfois cocasses ou surprenantes, mais aussi des histoires plus tragiques et désarmantes liées aux difficultés sociales auxquelles certain.es des élèves et leurs familles sont confronté.es. Et parmi ces professionnel.les de l’éducation, les personnalités elles aussi sont contrastées. Si la plupart de ces enseignant.es sont à l’évidence dévoué.es à la formation des esprits des enfants, certain.es sont aussi blasé.es, désabusé.es, ou plus simplement découragé.es.

Le tableau de l’école que nous propose Renaud Rocher à travers cette pièce, qu’il a écrite comme à son habitude à partir de témoignages patiemment recueillis, analysés, et synthétisés, n’est ni angéliste ni catastrophiste. Ce qui est manifeste à travers son écriture et sa mise en scène, c’est sa volonté d’aller au-delà de l’image qu’on peut s’en faire de l’extérieur, au-delà des images d’Épinal de l’environnement idyllique dans lequel chaque enseignant aurait le feu sacré de la vocation, mais aussi au-delà de certains clichés stigmatisants selon lesquels les profs seraient des fainéants, tout le temps en vacances, peu investis pour donner toutes leurs chances éducatives aux élèves, et à cause desquel.les l’École Républicaine faillirait totalement à ses missions. Il nous raconte ainsi une réalité plus complexe, dans laquelle les aspects humains prennent bien souvent le pas sur la mission institutionnelle de l’éducation, ou de l’instruction au sens strict. Un microcosme au sein duquel se retrouvent les mêmes problématiques et disparités que dans la société en général, et face auxquelles tout le monde ne réagit pas de la même manière. Certain.es détournant le regard ou s’en lavant les mains, par manque de sensibilité parfois, ou à cause d’un sentiment d’impuissance plus souvent peut-être. Mais d’autres en revanche prenant les problèmes à bras-le-corps, et donnant bien plus que ce que leur métier exigerait normalement, pour aider les enfants et leurs familles.

Les trois comédien.nes qui prêtent vie à cette galerie de personnages passent avec aisance des uns aux autres, et les situations qu’ielles traversent, ainsi que leurs conversations au sujet des élèves et de leurs familles, de leurs collègues, ou de leurs difficultés avec la hiérarchie académique, sont criantes de vérité pour quiconque a (comme moi) travaillé quelque temps au sein de l’Éducation Nationale. On sourit au récit des facéties ou bêtises de certains enfants ; on déplore le peu de considération de certain.es enseignant.es pour les efforts, les ambitions ou les rêves de leurs élèves ; on est bouleversé.e par une institutrice qui découvre qu’un enfant de sa classe et sa famille sont dans une situation bien plus précaire qu’elle ne l’aurait imaginé, et par son engagement si plein d’humanité pour essayer de les aider… Et on est glacé.e par les effets délétères de la pression psychologique induite sur la directrice (Valérie Bellencontre, drôle et touchante à la fois), par « Le Maton » et son harcèlement absurde et incessant. Faisant face de son mieux, cette dernière tente de désamorcer les problèmes, mais a bien du mal à trouver un soutien concret auprès de ses collègues et de sa hiérarchie, et à ne pas laisser la situation déborder sur sa vie personnelle.

Comme une image atteint ainsi pleinement son objectif de faire plonger le public au sein d’un monde scolaire aux couleurs bien plus nuancées que celles de la représentation que l’on peut s’en faire en le regardant de loin. Sa force est celle des omniprésents accents de vérité dont ses scènes sont empreintes, fruits d’une honnêteté intellectuelle manifeste de son auteur et de ses interprètes, ainsi que d’un recueil de témoignages nombreux et extrêmement variés, d’enseignant.es, d’enfants, de parents d’élèves, d’encadrants du monde de l’éducation. Des témoignages dont certains extraits sont d’ailleurs restitués quasi tels quels en projection vidéo par une myriade de comédien.nes prêtant leur image et leur voix aux souvenirs émus, inspirants, édifiants ou encore amusants, de celles et ceux qui les ont confiés à Renaud Rocher. Un moment très touchant, et qui parlera à beaucoup, dans ce beau spectacle qui met en lumière cet environnement essentiel de notre société qu’est l’école, et sur celles et ceux, petit.es et grand.es, qui y vivent.

Charles Lasry

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