Un cœur à aimer toute la terre ou le Procès de Don Juan – Interview

Poster un commentaire

8 novembre 2019 par nouvellesrepliques

Nouvelles Répliques – Qui êtes-vous ?

Andréa Léri – Je suis Andréa Léri. Mon parcours : je suis rentrée à l’ENS de Lyon en théâtre, donc en Art de la scène, on est plus sur une dynamique théorique, de recherche universitaire, etc. A côté, j’ai toujours fait de la pratique théâtrale. Avant de rentrer à l’ENS, on avait déjà une petite compagnie, et ensuite quand je suis rentrée à l’ENS, j’ai rencontré la Compagnie de la Botte d’or. On s’est lancé.es sur plusieurs projets. J’essaie d’allier la théorie et la pratique en même temps et d’évoluer dans ce sens-là.

Lola Sinoimeri  – Je suis également étudiante à l’ENS mais en lettres modernes, en littérature comparée, pas en théâtre. J’ai découvert le théâtre en arrivant à l’école, j’ai fait plusieurs projets avant de rencontrer la Compagnie de la Botte d’or, c’était en septembre 2016 la création de la compagnie. C’était sur le projet de la Petite Sirène de Marguerite Yourcenar.

NR – Pouvez-vous nous parler de la Compagnie de la Botte d’Or ?

LS – La Botte d’Or à la base, c’est un groupe de personnes qui ont travaillé sur un projet (la Petite Sirène de Yourcenar). A l’issu du projet on a décidé de créer une compagnie avec toutes les personnes qui étaient dans le projet initial.

AL – Oui, cette compagnie c’est beaucoup d’étudiant.es, on a nos études en parallèle. Y’en a qui sont partis, qui sont allés ailleurs. C’est une compagnie qui bouge et qui brasse pas mal de personnes différentes. On a donc eu cette volonté de nous lier autour d’une compagnie pour faire des projets, et pendant un an, un an et demi, ça a été un peu en suspens

LS – C’est un groupe d’ami.es qui a marché, on est resté en contact pour monter des projets ensemble.

AL – On avait la volonté de monter des choses. A la tête de la compagnie, il y a Sidonie Fauquenoi, c’est elle qui a impulsé la création

LS – C’est elle qui a mis en scène la Petite Sirène.

AL – J’avais la volonté de créer un projet, j’ai demandé à Sidonie si c’était possible. Elle a accepté. Là, on gère la compagnie, un peu toutes les deux.

LS – Pour Le Projet Don Juan, on est pas resté qu’avec des personnes internes à la compagnie, on a accueilli plein de nouvelles personnes.

AL – La Botte d’Or s’est élargie. On était à la base sur un cercle plutôt ENS et là progressivement, on a des étudiant.es extérieur;es, des personnes qui ne sont pas forcément étudiantes, et pas forcément dans le théâtre.

NR – Quel lien avec le Nid de poule et le projet étudiant ?

AL – On a été contacté par Pierre-Damien Traverso. On a été lauréat.es d’un programme universitaire, qui est un projet d’accompagnement université Lyon 2 / Nid de poule, d’une compagnie étudiante et ce, sur plusieurs points : accompagnement technique, à la création, à la mise en scène, à l’administration. Ça nous a donné une ligne directrice pour cette Compagnie de la Botte d’Or. On a du modifier l’organisation de cette sortie de résidence, car quand on a été contacté (début avril) tout devait déjà être terminé. Donc a renégocié avec Lyon 2 et on a réussi à avoir un accompagnement à la fin de l’année et on a une résidence au Nid de Poule en Octobre.

NR – La compagnie se professionnalise ?

AL – Il y a une volonté de se professionnaliser, mais sans oublier qu’on a chacun nos projets de vie. Le but reste tout de même d’amener notre pièce le plus loin possible. On a des dates au Nid de Poule mais également au Carré 30 en novembre. Le but serait de l’amener dans les lieux scolaires, voire auprès d’étudiant.es ou de lycéen.nes. On veut créer des moments de débats, de discussions.

LS – En fait, plus que se professionnaliser, on aimerait amener le projet plus loin.

AL – On avance à notre rythme, à notre échelle.

NR – Les espaces Carré 30 et Nid de Poule, sont plus petits que l’ENS et son théâtre Kantor, quelles adaptations sont imaginées ?

LS – On a bien profité de l’espace de la salle Kantor de l’ENS.

AL – Oui ! Ce sera le nouveau challenge d’adapter la pièce à un espace beaucoup plus petit. Et trouver plein de petites astuces pour que ça fonctionne. S’emparer de l’espace, s’amuser, surprendre.

LS – Après, on voudrait grader un peu le même dispositif.

AL – Oui, on va essayer, mais il y aura beaucoup d’adaptations à prévoir.

carre 30

NR – Quelle est l’histoire du Procès de Don Juan et d’où vient cette pièce ?

LS – On a voulu se ré-emparer du mythe de Don Juan, il y a un peu près un an. On est parti de la pièce La nuit de Valognes de E. Schmitt. Elle propose un début de procès par les victimes de Don Juan, mais le procès n’aboutit pas, les femmes laissent partir Don Juan. Nous, ce qui nous as plu, c’était l’idée de faire un procès à Don Juan et que ce soit les femmes qui fassent ce procès. Que ce soit un vrai procès. Pas un procès avorté, comme dans la pièce de E. Schmitt.

AL – Dans la pièce, il y a plein de soucis. Le premier est que les femmes restent complètement rivées sur le stéréotype de leur genre et ne parviennent pas du tout à s’en décoller.

LS – C’est un homme qui a écrit cette pièce et ces femmes sont encore sous leur emprise. Il n’y a aucune émancipation, il n’y a aucun moment où elles réussissent à se distancier de ce qui leur est arrivées. Elle reste sous cette emprise là sans que ce soit réinterrogé par la pièce. Donc on est parties de cette idée de procès, et on a voulu mettre en scène l’émancipation. Réécrire ce procès de manière féministe.

AL – Il y a aussi un autre point important dans la pièce de Schmitt, le procès est avorté aussi parce les femmes décrètent que Don Juan n’est plus le grand Don Juan séducteur parce qu’il s’est découvert un sentiment très fort pour un homme. Et de fait, dans cette pièce, son homosexualité excuse tout son comportement abusif envers les femmes. Et pourtant dans la pièce de Schmitt, il y a clairement un viol fait sur scène avec le personnage d’Angélique.

LS – Oui, cette pièce est vraiment problématique sur ces questions-là. Don Juan est excusé parce qu’il est amoureux d’un homme. Il n’y a aucune distance.

AL – Et à la fin on considère que Don Juan est au bout de son parcours initiatique, il rentre dans la lumière, etc.

LS – Et on explique son rapport aux femmes par son homosexualité. Donc, pour notre pièce, on a gardé quelques éléments de la nuit de Valognes.

AL – En fait on a gardé l’Acte 1, avec ses problématiques pour les faire évoluer. Pour permettre un travail de réécriture. Il y a des textes d’Annie Ernaux, mais également des textes personnels. On essaye de rentrer dans une distance vis-à-vis de ces femmes et de leur rencontre avec Don Juan. On sent les rapports de force et de domination aussi. Et un léger regard distancié. Voilà ce qu’on a gardé de l’Acte 1.

LS – En fait, on a rajouté le récit des femmes et les interventions de Marion. A partir de là, on s’est inspiré d’autres textes. Ernaux, par exemple, nous a intéressé parce qu’elle raconte sa première expérience sexuelle avec un homme dans son adolescence, qui se trouve en fait être un viol. Elle en parle tout en restant dans la distance temporelle, elle explique ce qui lui arrive avec la distance de l’écriture, mais en même temps elle arrive très bien à retranscrire tout ce qu’elle ressentait sur le moment en tant que figure de fille socialisée. C’est de ça que nous nous sommes inspirées pour le récit des femmes. Pour les autres actes, on est partis sur ce que nous voulions faire nous. On a repris des pans entiers du Don Juan de Molière, notamment la scène entre Sganarelle et Don Juan. Pour le reste, c’est vraiment de la création, c’est nous qui avons écrit. Le procès de l’acte 3 est également une écriture originale. Mais on a tout de même travaillé en mode patchwork avec des punchlines ou phrases entendues dans l’actualité, les procès d’abus sexuel. Le but est aussi de montrer que Don Juan est une figure contemporaine et c’est pour ça que l’on va de Molière à tel ou tel procès du quotidien.

NR – Quel procès de Don Juan et sous quelle forme ?

AL – Alors quel procès ? Ce qui est intéressant avec Don Juan, c’est une figure qui pose problème, c’est une figure de liberté, il est condamné par la Morale au temps de Molière. On a voulu jouer sur ce retournement sur la manière dont on a voulu faire le procès de Don Juan. Don Juan est condamné parce qu’il est libertin, parce qu’il se joue du ciel, c’est quelque chose dont a voulu se souvenir même dans le dialogue entre Sganarelle et Don Juan. Le fait que Don Juan est condamné par Dieu chez Molière. Il est accusé de ça dans la réception classique et en même temps il est considéré de manière assez positive comme un homme émancipé des normes sociales, qui est libre et qui éprouve sa liberté notamment avec les femmes. Mais ce qui est rarement interrogé, et pourtant on a cherché sans rien trouvé, c’est notamment une norme sociale qui ne remet jamais en cause le patriarcat. Ce rapport abusif aux femmes. On a voulu changer la perspective de notre point de vue à nous et ne plus juger Don Juan sur ces questions de Morale qui sont un peu dépassées mais d’un point de vue féministe. Faire un procès féministe, clairement, c’est quelque chose qu’on assume.

LS – Dans le procès, on a pas voulu simplement accuser l’homme dans sa singularité Don Juan en tant qu’individualité, mais accuser beaucoup plus loin.

AL – La masculinité dans sa globalité. La manière dont ça s’est construit, le système patriarcal. C’est aussi une réponse aux critiques faites. On pense que la neutralité est une chose qui ne marche pas là, on est pas neutre. Là, ce qu’on énonce ce n’est pas l’homme Don Juan, car l’homme Don Juan représente quelque chose de beaucoup plus large. D’où le balayage temporel. C’est un mythe, la masculinité hégémonique. C’est ça qu’on a voulu montrer et déconstruire. Et on a aussi voulu montrer des femmes qui s’émancipent de cette masculinité hégémonique.

LS – Qu’elles retrouvent un peu leur parole. C’est rare au théâtre d’avoir des femmes qui s’échappent de leur stéréotype. C’est plutôt révoltant.

AL – Surtout quand on voit, aujourd’hui encore, certains classiques qui refusent, sous prétexte d’anachronisme, qui refusent d’avoir un regard un peu critique ou neuf sur certaines représentations liées au genre. Il y en a très peu.

LS – Sous prétexte que ce sont des textes classiques intouchables. Le cas de Shakespeare par exemple. On accorde à Shakespeare la misogynie et donc on monte en tant que tel, sans re-questionner. Nous on a voulu tenter le coup de s’emparer d’un classique et de le monter de manière à montrer la violence qu’il représente. La violence sexiste patriarcale que ce classique représente pour nous.

AL – Et pour une fois, faire en sorte que les personnages féminins ne soient pas des personnages éplorés, qui ne s’en sortent jamais, sous l’emprise d’un homme.

NR – Quelles est la place des 5 femmes dans Le Procès de Don Juan ?

LS – Les femmes sont les personnages les plus importants. On veut montrer une émancipation sociale. Ce qui est compliqué, car ces femmes au départ sont encore sous l’emprise de Don Juan.

AL – On ne voulait pas non plus être dans une prise de conscience soudaine et éclairée.

LS – Cette écriture a été assez compliquée, car ces femmes ne sont pas toutes pareilles.

AL – On ne voulait pas quelque chose de trop uniforme. Le personnage d’Angélique est profondément révolté. Elle propose une parole neuve et pose les mots, comme « viol », et n’a pas peur de les poser. Une figure émancipée qui sape par l’humour les stratagèmes de Don Juan. On la voulait fine et qui n’apporte pas la bonne parole. Mis à part le personnage de la comtesse qui est également un peu plus révolté, mais restant en retrait, le personnage de Mme De Cassin est plus timide, elle nie, on la comprend encore très en emprise. La religieuse est un personnage extrêmement drôle mais en même temps très prise et sensible. On veut montrer une évolution chez ces personnages-là, pour ensuite montrer leur émancipation. Ce sont des personnages originaux de La nuit de Valognes, qu’on a voulu faire évoluer. On voulait leur redonner leur pouvoir.

Propos recueillis en Juillet 19 par S. MENGES

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :