« Sous le tarmac – Correspondances d’aéroport » – Théâtre Le Fou, Lyon

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29 décembre 2018 par nouvellesrepliques

Compagnie Essentiel Ephémère

Ecriture et mise en scène : Renaud Rocher

Distribution : Ernest Afriyé, Marie Berger, Simon Jouannot

 C’est en se rendant sur place dans l’idée d’écrire un livre, à la rencontre de celles et ceux qui le peuplent au quotidien, ou qui ne font qu’y passer en allant ou en revenant de quelque part, en les observant et en recueillant leurs histoires, leurs témoignages, que Renaud Rocher a eu l’idée d’une pièce, douce-amère, intitulée « Sous le tarmac – Correspondances d’aéroport ». En effet, le lieu en question, véritable carrefour où se croisent toutes sortes de gens, se révèle bien vite, pour qui, comme lui, sait ouvrir ses yeux et tendre ses oreilles, particulièrement fertile en matière d’histoires, de tranches de vie amusantes ou émouvantes, de portraits de personnages hauts en couleurs pour certains, et bouleversants pour d’autres…

L’auteur et metteur en scène nous fait entrer dans son sujet par un regard espiègle et poétique sur l’aéroport, via quelques « instantanés » où ses trois comédien.ne.s jouent à « faire l’avion » tels des enfants qui rêvent d’aviation et de voyages dans les airs, comme une fenêtre entrouverte sur le fantasme de l’ailleurs accessible à toutes et à tous grâce à une simple hélice et à une paire d’ailes. Puis, à l’aide de simples palettes, cagettes et caisses de bois disposées de différentes façons, ce sont les différents espaces de l’aéroport qui prennent forme les uns après les autres, du point info aux guichets des portes d’embarquement, en passant par les voitures qui amènent les voyageurs jusqu’à l’aérogare, ou par le hall où ils et elles attendent l’heure de monter en avion. Si l’utilisation de l’élément bois surprend un peu au début pour la représentation de ces espaces modernes, l’immersion fonctionne très vite grâce aux personnages qui y évoluent, et dont les témoignages et les récits sonnent vrai et sentent le vécu grâce à une interprétation toujours très juste. On découvre ainsi par exemple l’agent du point info, qui se plaît à se désigner comme « hôtesse d’accueil », dont le quotidien est rythmé par les demandes de voyageurs ou voyageuses perdu.e.s, stressé.e.s par l’immensité du lieu et la difficulté à s’y repérer, ou encore par l’impolitesse de personnes venues récupérer des proches et qui exigent des renseignements rapides sans même montrer la moindre considération pour leur interlocuteur, comme s’il ne s’agissait là que d’une simple machine idiote et inculte. On sourit alors de voir avec quel flegme et quel humour acquis par la force de l’habitude, ce personnage, incarné par Simon Jouannot, gère ces situations tout en tâchant de conserver l’humanité qu’un tel poste pourrait lui dérober… On écoute avec effarement le témoignage d’une femme, traumatisée après avoir été violemment agressée par trois autres, au seul motif qu’elle avait eu une relation amoureuse avec un homme dont elle ignorait qu’il était marié à l’une d’elles… On s’amuse de la prétention d’un voyageur en transit, persuadé d’être capable, en quelques minutes à peine, d’amener quelqu’un qu’il vient tout juste de rencontrer à mettre au clair dans son esprit des questions restées en suspens jusque-là… Et, à mesure que la pièce se déroule, de tranches de vie en témoignages, l’on passe par toute une gamme d’émotions diverses reflétant le vécu de celles et ceux qui se sont confié.e.s à l’auteur en ce lieu, où coexistent les joies et les espoirs de celles et ceux qui partent en vacances ou vont rejoindre au loin des êtres aimés, le désarroi de personnes qui ont perdu des membres de leur famille, la terreur de gens traumatisés par des attentats, ou encore d’un côté le dialogue impossible d’un couple qui se sépare, et de l’autre l’émouvante tristesse et la frustration de deux êtres qui s’aiment clandestinement et ne peuvent se permettre de se laisser aller à de tendres adieux car ils ne sont pas seuls. Une scène dans laquelle Marie Berger est particulièrement touchante, dans la vibrante incarnation de cette femme perdant pied à l’idée de ne pouvoir enlacer une dernière fois l’homme qu’elle aime et qui s’en va.

tarmac

Et puis, au-delà de ces portraits et de ces tranches de vie, « Sous le tarmac » c’est aussi un regard, celui de la compagnie Essentiel Ephémère sur notre société moderne, sur la marche forcée vers le « progrès », et sur celles et ceux qui, volontairement ou contraint.e.s, restent à sa marge. Ainsi il y est aussi question des sans-abri qui peuplent clandestinement l’aéroport, trouvant un coin pour y dormir caché.e.s la nuit,  et tentant d’y glaner de jour de quoi subsister frugalement. Le conflit parfois violent entre ceux dont c’est le modeste gagne-pain et qui sont montés les uns contre les autres y est également abordé, opposant les chauffeurs de taxi et de VTC. Le décalage entre les gens qui voyagent pour faire du business international et les personnes qui se font licencier pour cause de restructurations est mis en lumière. Et concernant les aéroports eux-mêmes, la résistance à l’implantation de ces mégastructures un peu partout est également évoquée via une séquence de témoignages de « zadistes » de Notre-Dame des Landes, lors de laquelle la raison d’être de l’élément bois de la scénographie se dévoile avec habileté.

Enfin, l’un des éléments les plus forts de la pièce, celui qui lui a donné une forme inattendue de son auteur lui-même au départ, c’est la rencontre qu’il a faite avec un personnage qui a chamboulé son écriture et ce qu’il voulait y raconter. Il s’agit d’un homme, nommé Sékou dans le spectacle, migrant malgré lui, échappé presque par miracle de Guinée Conakry où il avait connu l’emprisonnement et la torture, et où la mort lui était promise à coup sûr. Un homme arrivé en France sans trop savoir comment, coupé de sa famille, de tous ses repères, perdu mais tenant à conserver sa dignité malgré tout, et dont le récit, véritable fil rouge de la pièce, délivré par un Ernest Afriyé habité et saisissant, prend à la gorge, aux tripes, au cœur, bouleversant d’humanité et de courage ! Un témoignage si fort que Renaud Rocher s’est vu contraint de se lancer lui aussi au plateau dans la pièce alors qu’il ne l’avait pas prévu au départ, pour nous donner à voir le dialogue qu’il avait eu avec cet homme dans le centre d’accueil de demandeurs d’asile où il l’avait rencontré, et dont l’intensité lui avait fait oublier jusqu’à aller chercher ses enfants à l’école. Une histoire humaine si forte et portée avec tant de vérité par ses interprètes, qu’à la fin du spectacle, au moment où la lumière revient dans la salle pour les saluts, les yeux des comédien.ne.s à l’évocation de la situation présente de l’homme qui la leur a confiée, et d’une grande partie du public sont rougis et humides.

C’est avec un beau mélange d’émotions que je suis donc ressorti du théâtre après avoir vu « Sous le tarmac », une pièce à l’écriture intelligente et sensible, dont la galerie de personnages et de témoignages m’a fait tour à tour rire, frémir, m’émouvoir jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. Et si une chose est certaine, c’est que la prochaine fois que j’irai dans un aéroport, mon regard sur celui-ci et sur celles et ceux que j’y croiserai sera différent à coup sûr…

Charles Lasry

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