Alice Glisse – Théâtre des Clochards Célestes, Lyon

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18 décembre 2018 par nouvellesrepliques

La Compagnie d’Alice

Texte de Rita Pradinas

Distribution : Ariane Von Berendt, Elodie Suzanne, Morgane Moulin, Rita Pradinas, David Achour

Mise en scène : Rita Pradinas, assistée de Coline Lafontaine

Musique : Morgane Moulin et Elodie Suzanne

Scénographie : Caroline Frachet

Son : Estelle Lembert

Lumière : Nathan Teulade

 Parmi les œuvres qui traversent le temps sans jamais se démoder, et qui, mieux encore, parlent aussi bien aux enfants qu’aux adultes qui n’ont pas oublié leurs jeunes années ou qui sont désireux de s’en souvenir, il en est une qui a toujours conservé une saveur à la fois douce et délicieusement acidulée… Je parle évidemment des Aventures d’Alice au Pays des Merveilles, de Lewis Carroll. Et si Rita Pradinas, autrice, metteuse en scène et interprète du rôle-titre d’Alice Glisse, précise que sa pièce est « librement inspirée » de l’œuvre en question, et que ladite pièce est estampillée « spectacle jeune public », force est de constater au sortir de la représentation que deux de ses grandes réussites sont d’avoir d’une part parfaitement saisi et rendu l’esprit, l’essence même des aventures d’Alice, et d’autre part d’en proposer une vision enchanteresse tant pour les petit.es que pour les plus grand.es. En effet, en à peine plus d’une heure, ses comédien.ne.s, musiciennes, et elle-même, nous entraînent à leur suite à travers le terrier du Lapin Blanc, jusqu’au château de la Reine de Cœur, à la rencontre d’une sélection de personnages parmi les plus emblématiques du roman de Carroll, dans un voyage tout à la fois joyeusement dépaysant, loufoque, absurde et paradoxalement porteur de sens, aux accents d’une musique « pop psychédélique » jouée en direct sur scène, et de chansons aussi charmantes que décalées, dans lesquelles les paroles se mélangent, se remplacent, se font des blagues dans une troublante mais surtout amusante perte des repères. Ce qui est, pour un enfant, drôle et stimule l’imagination, et pour des adultes, évocateur de diverses expériences d’altération de la conscience, qu’elles soient induites par des substances psychotropes, par la méditation transcendantale, ou simplement par une vie onirique particulièrement intense…

La musique, et le son en général, sont des atouts essentiels du spectacle, et dans ce domaine le travail conjoint des musiciennes Morgane Moulin et Elodie Suzanne, et d’Estelle Lembert à la création sonore, fait des merveilles, plongeant à la fois Alice et le public dans des ambiances fortement immersives, étranges par moments et déstabilisantes grâce notamment à des distorsions ou encore à des réverbérations troublantes, que ce soit des voix ou des instruments, et entraînantes et festives à d’autres, comme lorsque le Lapin Blanc fait office de DJ à la cour de la Reine de Cœur. De même, les chansons, que leurs textes soient directement repris de l’œuvre de Carroll, qu’elles soient des créations originales, ou bien encore des pastiches (je me remémore là avec un sourire un certain hymne national…), sont non seulement jolies, mais véhiculent également l’état d’esprit d’Alice, sa personnalité libre et affirmée, rêveuse et espiègle, ainsi que sa confusion lorsqu’elle cherche à réinstaurer un semblant de cohérence dans ce monde étrange qu’elle découvre.

alice

Alice, cette petite fille que les leçons de sa préceptrice aux dehors austères ennuient, et qui saisit la première occasion de s’évader, lorsque dans sa rêverie un drôle de lapin traverse en sautillant la pièce où elle est censée étudier. Lancée à sa poursuite, elle tombe, tombe, tombe… Jusqu’à se retrouver dans une étrange pièce dont les portes, grandes ou minuscules, sont découpées dans le bois de deux tables, dont l’une lui servait auparavant de bureau ! Sans jamais « faire l’enfant », Rita Pradinas incarne avec beaucoup de naturel cette gamine curieuse et insouciante qui va, non sans se souvenir des précautions d’usage enseignées par les adultes, consommer tout-de-même un mystérieux liquide qui fait rétrécir, puis de délicieux gâteaux qui font grandir. Et l’espace scénique de s’ouvrir et de se transformer lorsqu’ensuite elle fera la rencontre de surprenants et étranges personnages au cours de son exploration, à commencer par une vaporeuse Chenille qui lui donnera une fumeuse leçon de vie et de fluidité, puis par un Chat énigmatique et quelque peu inquiétant lui indiquant le chemin à suivre pour aller prendre le thé en compagnie d’un Chapelier et d’un Lièvre totalement azimutés, là où le temps n’est pas à prendre à la légère et où sa logique sera mise à rude épreuve. Le grand rideau rouge suspendu en fond de scène et les notes éthérées d’une musique et de la voix de Morgane Moulin évoquent alors une certaine « Red Room » et un univers à la David Lynch qui présente nombre de points communs avec celui de Lewis Carroll, entretenant encore l’ambiance surréaliste de ces aventures enfantines. Aventures qui mènent Alice jusqu’à la cour de la lunatique Reine de Cœur, double métaphorique de la préceptrice de la petite fille, incarnée, tout comme la Chenille fumeuse auparavant, par l’excellente Ariane Von Berendt, dont l’interprétation pleine de morgue et d’une impitoyable raideur met en perspective la relative sévérité de ladite préceptrice. Là, condamnée à divertir ou à se faire trancher la tête selon l’humeur ou le caprice de la Reine, Alice n’a plus pour seul et instable soutien, que le fantaisiste et fantasque Roi de Cœur, que David Achour incarne avec une hilarante légèreté, après avoir précédemment prêté ses traits au Lapin Blanc et au Chapelier Fou. L’absurde de cette dernière séquence avant le retour d’Alice dans le « monde réel » n’a d’égal que le plaisir pris par le public à suivre les efforts de la petite fille pour satisfaire, malgré son caractère bien trempé, aux exigences de la despote rouge, et la confusion rageuse dans laquelle cette dernière est plongée lorsqu’elle réalise qu’elle ne peut disposer de l’enfant comme de ses habituels sujets.

Lorsque finalement, au terme de ses aventures, la jeune Alice rentre chez elle, c’est toujours une enfant à l’imagination fertile et à l’esprit rêveur qui s’installe au bureau où elle doit apprendre ses leçons, mais riche de ses folles rencontres et expériences au Pays des Merveilles, elle a aussi acquis une certaine forme de sagesse et un regard nouveau sur le monde qui l’entoure. Alice Glisse est donc non seulement un joli spectacle pour les yeux et les oreilles, une aventure amusante et joyeusement folle, mais c’est aussi un périple initiatique, le récit d’une métamorphose, et un enchanteur voyage pour spectatrices et spectateurs de tous les âges.

Charles Lasry

 

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