Retour sur La Cabane – Théâtre le fou, Lyon

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10 décembre 2018 par nouvellesrepliques

Par la Compagnie de trop

Écriture : Dorian Pillot
Jeu : Quentin MetropCaroline RibotCharles Lasry
Mise en scène : Emelyne BaulandeDorian Pillot

Plongée dans le noir et silence avant que les lumières ne se rallument. Comme au début d’un film, un son d’ambiance nous invite au cœur d’une forêt, espace que le titre de la pièce comme la scénographie annonçaient déjà. Au sol, un tapis de paille parsemé de feuilles séchées, au centre du plateau un tronc d’arbre allongé et à jardin une cabane en bois, sans oublier les pierres à la face qui serviront pour un petit feu de camp. C’est dans cette ambiance sylvestre qu’un premier personnage surgit depuis le lointain. Son style ne dénote pas avec le décor, il a l’allure du parfait randonneur : sac à dos plein à ras-bord, bâton de marche et chaussures montantes. Il pose un regard sur ce qui l’entoure : son œil satisfait ne laisse aucun doute sur le fait qu’il est arrivé à bon port. Pour preuve, il dépose son sac à terre, se désaltère et goûte au réconfort de la madeleine. Des gestes anodin déjà lourds de sens : vider son sac, boire des paroles, goûter à une madeleine de Proust… Indices que l’espace a priori réaliste de la forêt peut devenir un espace métaphorique. L’arrivée presque immédiate d’un second marcheur et la scène qui s’ensuit, les retrouvailles des deux amis d’enfance, laisse deviner qu’ils ne repartiront pas d’ici indemnes. D’autant que le second personnage, Michaël, n’est pas venu seul. Il présente sa petite amie, Emma, à son ami Jaz. À la scène de retrouvailles succède ainsi immédiatement une scène de rencontre : la temporalité est à la fois réaliste et accélérée. En une heure et quarante minutes, nous assistons à la nuit mouvementée des trois personnages, depuis leur installation du campement jusqu’au petit matin.

Tandis que le trio organise le bivouac, une sorte de gêne s’insinue ci et là, perceptible par des regards un peu longs et des silences chargés. Des questions émergent : pourquoi ces retrouvailles après dix années de séparation ? Qu’est-il arrivé à la petite Émilie, l’ami d’enfance de Jaz et Michaël ? Que s’est-il passé entre Jaz et Michaël lorsqu’ils avaient quinze ans ? Le texte navigue entre trois temps : l’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte, ne cessant de pointer leur intrication profonde. L’onomastique invite ainsi à voir dans Emma une version adulte de la petite Emilie au ruban violet. Ce qu’on cherche à oublier resurgit tôt ou tard, sous une forme nouvelle. La nuit dans les bois – image du théâtre ? – agit comme un révélateur.

la cabane.jpg

L’écriture de Dorian Pillot mêle les attributs du conte, du polar et du huis clos. L’histoire, qui se suit sans difficulté, est enrichie par une série de symboles qui viennent densifier le propos. La forêt, comme dans les films The Lobster ou Moonrise Kingdom, est un personnage à part entière. C’est le lieu du passage et de l’interdit. On se souvient du creux de l’arbre qui engloutit Alice ou du pays imaginaire de Peter Pan essentiellement recouvert de forêts. Le pendrillon noir fendu en deux au lointain, qui symbolise l’arrière-plan végétal, figure aussi une porte symbolique. La porte, explique  Gaston Bachelard dans La poétique de l’espace, « c’est tout un cosmos de l’Entr’ouvert. C’en est du moins une image princeps, l’origine même d’une rêverie où s’accumulent désirs et tentations, la tentation d’ouvrir l’être en son tréfonds, le désir de conquérir tous les êtres réticents. La porte schématise deux possibilités fortes, qui classent nettement deux types de rêveries. Parfois, la voici bien fermée, verrouillée, cadenassée. Parfois, la voici ouverte, c’est-à-dire grande ouverte. »

La Cabane, dans l’écriture comme dans la mise en scène, oscille entre une esthétique cinématographique forte et un goût pour l’artefact théâtral. Cet équilibre est sans doute le point fort de la pièce : les dialogues réalistes intègrent le ludisme du plateau, qui redevient le terrain de jeu des enfants ; le jeu naturaliste est contrebalancé par des choix scéniques qu’on accepte comme convention (le dépeçage du lapin est mimé, les champignons trouvés par Emma sont ostensiblement des artefacts). Si l’esthétique peut au début surprendre, elle est si fortement assumée qu’elle finit par convaincre. On suit l’histoire, on s’attache aux personnages. Malgré quelques maladresses dues notamment au foisonnement des thèmes (citons entre autres l’enfance, la séparation, l’opposition ville/campagne, l’homosexualité, la pédophilie et le viol, la sexualité infantile…), force est de constater qu’une ligne directrice forte rassemble ce fourmillement, portée par le jeu homogène, rigoureux et complice des deux comédiens et de la comédienne. Un projet à suivre.

S. Titon du Tillet

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