« Chair de Poule », au Repaire de la Comédie – Lyon

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11 octobre 2018 par nouvellesrepliques

Cocotte Compagnie

Auteurs et metteurs en scène : Julien Bourières et Clément Cordero

Avec Titouan Bodin, Julien Bourières, Clément Cordero, Mathilde Cribier, et Caroline Ribot

Création lumière : André Belgrand et Clément Cordero

Création sonore et musicale : Frédéric Auzias

Création maquillage et coiffure : Elodie Meynet et Noémie Revial

Création et retouches costumes : Karine Kotov et Coralie Tisset

Création marionnette : Coline Bouvarel

C’est un objet théâtral singulier que nous propose Cocotte Compagnie avec ce spectacle intitulé « Chair de Poule », puisque celui-ci s’attaque à la tâche pas si évidente de transposer sur une scène de théâtre un genre cinématographique bien particulier, le « slasher », ou encore le « survival », sous-genre spécifique du film d’horreur dans lequel un tueur psychopathe va s’attaquer, généralement dans un lieu reculé et hostile, à un groupe de jeunes dont il éliminera, violemment et à l’arme blanche, tous les membres les un.e.s après les autres… sauf peut-être un.e qui s’en tirera, de justesse, à la fin.

Né aux Etats Unis dans les années 70 avec « Black Christmas » de Bob Clark, et surtout « Halloween : La Nuit des masques » de John Carpenter, le genre a tout connu depuis : des dizaines de films basés sur le même modèle, certains proprement terrifiants comme par exemple « Massacre à la tronçonneuse » de Tobe Hooper ou « Vendredi 13 » de Sean S. Cunningham, alors que d’autres plus récents et voulant revisiter un genre devenu galvaudé avec les années, s’amusent à en décortiquer les codes, comme l’a fait l’un des maîtres du genre, Wes Craven, avec le génialement drôle mais aussi diablement efficace « Scream ».

Ainsi, « Chair de Poule » s’inscrit dans cette longue tradition cinématographique, mais aussi dans l’esprit de parodie complice de Maître Craven. Et ce côté « méta » est incarné dès le début du spectacle par un personnage qui « pose le décor » : un réalisateur qui expose à son auditoire un projet de film qui lui tient particulièrement à cœur et qu’il rêve d’arriver à faire produire, un slasher génialement original ! Il nous explique donc très rapidement et clairement les règles du genre, et nous faisons connaissance ensuite avec les quatre principaux protagonistes de son histoire : Math, Jenny, Pam, et Jack, une bande de copains étudiants qui vont passer un week-end à faire la fête dans la vieille bicoque des parents de l’un d’eux en Louisiane, perdue au fin fond du bayou. Les quatre jeunes gens roulent vers leur destination (finale ?…) à bord de leur combi Volkswagen, et c’est l’occasion, via d’amusants « instantanés », de découvrir les archétypes classiques du genre qu’ils incarnent : il y a le charismatique joueur de football américain, pas super fute-fute mais très sûr de lui, sa petite amie bimbo blonde peroxydée à l’insupportable voix de crécerelle, le copain sympa mais un peu perché et un poil bizarre, et la copine nympho trash à la gouaille indéniable, qui balance plus de blagues graveleuses que n’importe quel adolescent aux hormones en ébullition. Le quatuor arrive rapidement au chalet familial de Math, qui n’y est plus retourné depuis l’accident tragique qui avait coûté la vie à ses parents il y a une vingtaine d’années, et y est accueilli par l’intendant Bill, archétype du « redneck » ou du « hillbilly » américain (péquenaud en bon Français), rustaud au physique et à la diction bruts de décoffrage, accompagné de son inséparable poule domestique nommée Cocotte. Un duo cocasse, mais aussi, et surtout quand on sait dans quel genre d’histoire on est, un tantinet inquiétant… Les jeunes gens s’installent dans le chalet, et au fil d’une succession dynamique de petites scènes, on découvre un peu plus leurs caractères, leurs histoires personnelles, leurs petites manies et secrets. Mais évidemment, la bonne humeur et l’ambiance décontractée ne peuvent durer bien longtemps. La frayeur, la paranoïa, puis la terreur s’emparent des personnages les uns après les autres, et ce qu’ils imaginaient comme un week-end de plaisirs débridés se transforme en une lutte pour la survie ponctuée de scènes surréalistes, de révélations fracassantes, et de mises à mort… brutales et burlesques à la fois !

Dans le public, tout comme dans une salle de cinéma où l’on serait allé.e.s voir un de ces « slashers » au canevas ultra convenu et aux personnages basés sur des modèles immuables, les rires s’enchaînent au rythme de leurs répliques naïves et des décisions absurdes du genre « c’est inquiétant, séparons-nous pour aller voir »… C’est une sorte de plaisir coupable que de s’amuser ensemble de ce genre de bêtises. Mais en l’occurrence, les auteurs et metteurs en scène du spectacle sont nos complices et s’amusent tout autant que nous du ridicule des protagonistes et des situations auxquelles ils sont confrontés. En grands amateurs et connaisseurs du genre, ils parviennent à lui rendre un vibrant hommage tout en insufflant un second degré et un décalage réjouissants à l’histoire un peu dingue qu’ils ont concoctée et nous proposent de suivre. Ainsi, tout en adoptant totalement les codes de base de ces films, comme par exemple des costumes emblématiques pour leurs personnages archétypaux, des éléments de décor immersifs et bien sentis comme des animaux empaillés, l’environnement hostile au cœur duquel la menace grandit, les cris de terreur de personnages féminins, ou encore la traque par un tueur psychopathe, ils y introduisent aussi des éléments amusants qui fonctionnent comme des clins d’œil au public, qu’il s’agisse de répliques faisant référence à des films cultes, de flashbacks délicieusement kitsch, ou encore d’une improbable mais tellement amusante marionnette figurant Cocotte, la poule chérie de Bill l’intendant, donnant lieu à de nombreux passages savoureusement burlesques.

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Les comédien.ne.s portent aussi remarquablement ce double regard sur le genre. A commencer par les deux auteurs et metteurs en scène de la pièce, Julien Bourières qui incarne Math le footballer américain, et Clément Cordero  qui joue entre autres le réalisateur au début, et Bill l’intendant. Tous deux parviennent à assurer à la fois la complicité avec le public voulue par l’aspect comédie qu’ils ont choisi d’embrasser, et une réelle sincérité dans l’interprétation de leurs personnages, qui ont quant-à eux des enjeux d’une grande importance à défendre. Ainsi Bill par exemple, sous des dehors repoussants et inquiétants mais aussi un peu ridicules, cache une profondeur surprenante et un petit côté poète champêtre à l’âme d’enfant. Caroline Ribot pour sa part, dans le rôle de l’horripilante Jenny, accomplit un véritable tour de force en tenant durant les 1h20 que dure la pièce une voix suraiguë et une gestuelle volontairement raide et machinale à l’image d’une poupée Barbie, pour mieux nous réserver, à des instants choisis, des ruptures déstabilisantes remettant en cause la première vision que l’on pouvait avoir du personnage. Dans le rôle de l’outrancière Pam, Mathilde Cribier provoque des réactions merveilleusement contradictoires, allant d’un émoustillement complice quand sa sensualité débordante s’exprime, au dégoût amusé lorsqu’elle fait des saillies particulièrement salaces, et jusqu’à une véritable admiration pour son absence de peur et son mépris du danger. Un véritable personnage féministe qui fait plaisir à voir, plus fort et intrépide que les garçons. Enfin, Titouan Bodin qui incarne Jack, le copain un peu bizarre, est une véritable cerise sur le gâteau qu’est cette distribution, y apportant tout d’abord le grand sens du burlesque qui lui est naturel, et ensuite dans de surprenantes scènes où les auteurs concentrent une lumière différente sur son personnage, une sensibilité et une profondeur incroyables, créant des moments d’une beauté très émouvante et inattendue dans ce que l’on ne voyait jusque-là que comme une simple comédie.

Ces cinq interprètes donnent vie avec bonheur à une dizaine de personnages à un rythme effréné, dans de nombreux lieux et environnements différents dessinés sur le plateau par des changements d’éléments de décor dynamiques et pertinents, mais aussi par l’élaboration d’une création lumières astucieusement pensée structurant la scénographie et ses espaces, et d’éléments sonores extrêmement immersifs, musiques, bruitages, ambiances, stimulant l’imaginaire du public et ajoutant une dimension proprement cinématographique au spectacle. Là encore, l’utilisation de certains sons permettent par moments une complicité bienvenue, en ajoutant une bonne dose de second degré à l’action, notamment grâce un certain hurlement qui laisse un souvenir assez impérissable…

Autre point qui revêt une importance capitale dans ce spectacle: le soin apporté aux maquillages et coiffures des différents personnages, amplifie l’immersion générale, notamment grâce à l’emploi de prothèses et de perruques, mais aussi par l’élaboration de teints particuliers ou de traits creusés qui rendent l’apparence des dits personnages d’autant plus archétypale et saisissante.

Au final, « Chair de Poule » est donc une totale réussite, tant sur le plan de l’écriture, savamment respectueuse des codes du genre tout en étant délicieusement irrévérencieuse, que sur celui de la mise en scène, habile, inventive et efficace, ou encore sur ceux de l’interprétation des personnages par une équipe qui prend visiblement beaucoup de plaisir à amuser son public mais aussi à le surprendre, ou des aspects techniques comme la mise en lumières, en sons, l’élaboration des costumes, le choix des accessoires et éléments de décor, la création d’une marionnette loufoque qui apporte un véritable plus loufoque à l’ensemble etc… Et la pièce bénéficie également d’un véritable supplément d’âme non seulement par la fantaisie qu’elle adopte et qui rend possible un final inattendu, mais aussi par la place surprenante faite par moments à une émotion pure via des personnages plus touchants que ce à quoi l’on pouvait s’attendre. Autant d’éléments qui ne peuvent que me pousser à vous encourager à aller voir ce spectacle en salle, en vous rappelant qu’il se joue encore tous les Vendredi et Samedi soirs jusqu’au 4 Novembre au Repaire de la Comédie. Vous y passerez assurément un excellent moment !

Charles Lasry

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