« La Goutte d’eau » , Espace 44 – Lyon

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10 octobre 2018 par nouvellesrepliques

Compagnie Ces Petits Riens

Ecrit et mis en scène par Grégory Santana

Avec Nicolas de Boisse, Damien Dorel, Lise Ketterer, et Lorenzo Nieddu

 

Sur une scène totalement dépouillée hormis trois petits cubes de bois faisant office de sièges, on découvre deux hommes, l’un jeune, l’autre un peu moins, et un revolver entre ces deux derniers. Les hommes tentent laborieusement d’écrire ce qu’on devine rapidement devoir être leurs lettres de suicide. Ce lieu indéfini, comme hors du temps et de l’espace, pose habilement une situation de départ prometteuse. D’autant plus qu’il s’avère bien vite que l’arme ne contient qu’une seule balle et qu’aucun des deux n’est disposé à laisser à l’autre la priorité pour mettre un terme à ses souffrances…

S’ensuit alors un affrontement verbal entre ces deux hommes, au cours duquel chacun s’acharne à démontrer que sa vie, plus pathétique et dénuée d’espoir que celle de l’autre, mérite davantage d’être écourtée. Et c’est avec une verve non dénuée de cynisme mais aussi d’humour, que Lorenzo Nieddu et Damien Dorel, campant respectivement « le jeune » et « le quadra », égrènent les déboires familiaux, professionnels, idéologiques, et sentimentaux de ces deux personnages qui veulent à tout prix en finir.

Au cœur de leurs problèmes, ce sont surtout leurs relations avec les femmes qui les plombent et nourrissent la mélancolie dans laquelle ils sont tous deux plongés. Des femmes dont l’omniprésence dans leur esprit est incarnée en un troisième personnage, celui de La Femme, jouée par la captivante Lise Ketterer, représentant pour l’un l’amour idéalisé qu’il désespère de trouver un jour, et pour l’autre l’amour perdu qu’il n’a pas su préserver. Elle apparaît lors de scènes quasi oniriques, sans doute les plus belles du spectacle, lors desquelles on en découvre plus sur la vérité de ces hommes, qui y abandonnent pour un temps leurs faux-semblants pour laisser transparaître leurs fêlures.

Là où le bât blesse, c’est qu’hormis lors de ces séquences avec La Femme, les deux protagonistes ne sont pour ainsi dire jamais touchants. Pire encore, plus ces hommes égrènent les raisons qui les poussent au suicide, plus ils paraissent antipathiques, veules, hypocrites, pleurnichards, égocentriques… Sous des prétentions d’idéalisme, d’altruisme, de bonne volonté, se cachent des tempéraments profondément narcissiques, une certaine misogynie, une mauvaise foi générale. Autant de tares qui donnent envie d’aller les secouer et de leur dire d’ouvrir un peu les yeux, d’arrêter de se lamenter sur eux-mêmes et sur l’injustice de la vie et du monde, de ne plus s’étonner et se plaindre d’une solitude qu’ils ne doivent en réalité qu’à leur propre complexe de supériorité mal placé ! Qu’au lieu de vouloir bêtement se tuer pour se poser en victimes, ils feraient mieux d’essayer de changer, de donner du sens à leurs vies plutôt que d’attendre que ce soit la vie qui leur donne une raison de vivre. Que des gens qui vivent au quotidien de vrais drames humains et d’authentiques tragédies pourraient leur mettre une bonne claque à chacun et leur remettre les idées en place en leur racontant leurs histoires personnelles…

esp 44

La dernière partie du spectacle contrebalance dans une certaine mesure cet agacement grâce à l’apparition d’un quatrième personnage un peu mystérieux, « le vieux » campé par le charismatique Nicolas de Boisse, représentant la voix de la sagesse et de l’expérience, qui recentre les affres des deux hommes dans un cadre moins outré et plus familier, celui de la mélancolie dans laquelle chacun.e de nous peut plonger par moments, voire de la dépression qui peut toucher tout le monde indépendamment de la gravité des problèmes traversés. Le propos de l’auteur ressort à travers ce final qui se veut porteur d’espoir sous la forme d’une morale optimiste encourageant à accepter les émotions sombres ressenties dans les moments les plus difficiles afin d’en faire une force par la suite pour se relever et changer ce qui empêche d’accéder au bonheur. Un message positif malgré la relative naïveté de l’idée selon laquelle La Femme peut-être « la goutte d’eau » rédemptrice.

C’est donc un sentiment mitigé que laisse ce spectacle, entre le plaisir de certains très jolis moments portant de belles émotions et un message positif, et la frustration de ne pas avoir pu vibrer davantage avec des personnages pour lesquels il n’est pas évident d’éprouver de la sympathie ou même de l’empathie. Frustration qui pourrait sans doute être éliminée grâce à une direction d’acteurs plus radicale, poussant les curseurs dans les moments creux, faisant ressortir et ressentir des émotions plus intenses, plus viscérales, explorant, au-delà des mots et des anecdotes un peu triviales des deux principaux protagonistes, un véritable mal de vivre plus dévastateur, plus charnel, plus maladif… Pour qu’alors, véritablement, « la goutte d’eau » fasse déborder le vase proverbial.

Charles Lasry

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