« Jabberwocky » – « Les Géométries du dialogue », au Théâtre de la Renaissance, Oullins, Festival Les Nuits de Fourvière

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25 juin 2018 par nouvellesrepliques

Jabberwocky, création collective de The Old Trout Puppet Workshop

Dirigée par Pete Balkwill, Pityu Kenderes et Judd Palmer

Avec Nicolas Di Gaetano, Teddy Ivanov, Pityu Kenderes et Sebastian Kroon

Régisseur : Nicole Olson Grant-Suttie

Costumes : Jen Gareau

Lumières : Terry Middleton

Création sonore : Jonathan Lewis

 

Les Géométries du dialogue, de Juscomama

Avec Justine Macadoux et Coralie Maniez

Création sonore : Antoine Aubry

 

Du 16 au 19 de ce mois de Juin, c’est à l’univers de Lewis Carroll qu’étaient dédiées les soirées au Théâtre de la Renaissance à Oullins, dans le cadre du festival Les Nuits de Fourvière. Ainsi, The Old Trout Puppet Workshop, compagnie canadienne spécialisée depuis une vingtaine d’années dans le théâtre de marionnettes, y présentait, pour la première fois en France, un spectacle commandé par le festival en 2015 et d’abord créé à Edmonton dans l’Etat d’Alberta, intitulé « Jabberwocky » tout comme le poème éponyme apparaissant dans le premier chapitre de « De l’autre côté du miroir », et qu’Alice ne parvient à déchiffrer que grâce à une glace car il est imprimé à l’envers. Poème surréaliste avant l’heure s’il en est, devenu culte de par l’originalité de sa composition truffée de néologismes et mots-valises, ainsi que par son caractère épique nimbé de mystère…

En forme d’introduction à ce spectacle et au singulier univers de Lewis Carroll, Justine Macadoux et Coralie Maniez, les deux comédiennes de Juscomama, présentent en plein-air, sur le parvis du théâtre, « Les Géométries du dialogue », petite forme théâtrale du geste, dans laquelle deux personnages tiennent sans mots mais en musique une véritable conversation. Toute deux affublées de boîtes noires en guise de têtes, c’est d’abord à l’aide de craies de couleurs qu’elles se dessinent à elles-mêmes et à l’aveugle des traits de visage, puis des expressions traduisant leurs émotions, et  les réactions de l’une et de l’autre. Emotions et réactions immédiatement reconnaissables par le public, tantôt amusé, tantôt attendri par les états d’âme des deux personnages. Puis, à mesure que la musique se fait plus rythmée et plus puissante, les expressions affichées sur les boîtes noires se font elles aussi plus larges et intenses ; les comédiennes abandonnent alors les craies et emploient en leurs lieu et place, des yeux, des bouches, des nez, dessinés sur des cartons prédécoupés qu’elles appliquent sur leurs visages noirs et carrés. Elles s’amusent à se les échanger, à les placer de façon de plus en plus fantaisiste, modifiant l’idée même de la morphologie faciale, et introduisant une forme d’hystérie dans leur dialogue. Les bouches se font de plus en plus grandes et larges, laissant apparaître luettes et gorges, et les yeux s’exorbitent alors que la musique s’affole, que des rires incontrôlés s’y mêlent, et que les corps des comédiennes sont eux aussi secoués de soubresauts d’hilarité… Crescendo frôlant l’explosion, avant de se conclure sur l’image apaisante d’un ciel bleu et moutonnant, parachevant ainsi cette représentation allégorique de la communication humaine, dans laquelle on retrouve tant la fantaisie des écrits de Carroll, que l’esprit de l’absurde qui y règne en maître, et le caractère infiniment ténu de la frontière entre la folie douce et une plus inquiétante aliénation véritable.

Après cette délicieuse entrée acidulée, c’est dans la grande salle du Théâtre de la Renaissance que la soirée se poursuit donc, avec en plat de résistance « Jabberwocky », interprétation par The Old Trout Puppet Workshop du mystérieux poème ésotérique universellement connu pour sa présence dans « De l’autre côté du miroir », mais qui apparemment fut écrit par Lewis Carroll des années plus tôt pour le journal de son école, bien avant d’avoir même eu l’idée d’Alice et de ses aventures au Pays des Merveilles. Tout comme nombre d’autres éléments dans les livres consacrés à la jeune fille, ce poème y apparaît comme sorti de nulle part et, quoiqu’il la fascine et semble remplir son esprit d’idées qu’elle ne comprend pas, et qu’il soit brièvement mentionné plus tard quand Humpty Dumpty (alias Gros Coco en Français) tente de lui en expliquer le sens, il ne joue pas vraiment de rôle essentiel dans la trame de l’histoire d’Alice. En effet, elle ne rencontre jamais ni n’affronte le monstre qui en est le sujet principal, le fameux Jabberwock, et le poème ne la mentionne même pas. Ainsi, bien qu’il soit devenu culte depuis, et que l’inconscient collectif le lie fortement aux aventures d’Alice, au point que dans sa version cinématographique Tim Burton fasse de leur combat le point d’orgue de l’histoire de la jeune fille qui finit par occire le monstre aux airs de dragon, le poème mythique se suffit en fait à lui-même, et constitue son propre univers étrange et mystérieux. Comme de nombreux artistes avant eux, mais à sa propre manière, The Old Trout Puppet Workshop s’empare donc de « Jabberwocky » pour nous en livrer une interprétation originale et singulière, affranchie de la trame des aventures d’Alice mais en conservant des éléments choisis ainsi que l’esprit de l’univers de Lewis Carroll.

Cette nouvelle histoire a ainsi pour protagonistes des lapins (on pense forcément au Lapin Blanc toujours en retard, mais la question est très vite et avec espièglerie réglée, de sorte qu’ils possèdent leur identité propre), et plus particulièrement un jeune lapin dont on suit la vie, de la rencontre de ses parents qui tombent amoureux et créent une famille, à l’aboutissement de son propre parcours, en passant par son enfance, les affres de son adolescence, son accès à l’âge adulte, et enfin l’accomplissement de sa propre destinée.

On est dès le départ séduit par un dispositif scénique malin et diablement efficace, constitué de plusieurs rouleaux de toile mobiles, sur lesquels sont peints les différents environnements dans lesquels évoluent les personnages, et que les quatre comédien.ne.s déroulent aux moments opportuns à l’aide de manivelles, faisant ainsi apparaître tantôt un rideau de théâtre ou la maison de la famille de lapins, tantôt un décor bucolique, une salle de classe, ou encore les buildings de la grande ville… On est aussi frappé par l’ingéniosité avec laquelle les personnages principaux sont élaborés, les comédiens étant coiffés de têtes de lapins sculptées, en-dessous desquelles leurs visages restent visibles, leur permettant ainsi de jouer de toutes leurs expressions faciales, et maintenant ce faisant l’anthropomorphisme un peu dérangeant qui peut se dégager des écrits de Lewis Carroll. D’autant plus que la conception artistique de ces têtes de lapins ne sombre pas dans une trop facile « mignonnerie » enfantine, mais joue au contraire avec bonheur sur une certaine étrangeté, avec des yeux globuleux et des couleurs ternes. Ce ne sont donc pas de petites peluches qu’on aimerait câliner, mais bien au contraire des personnages à part entière, que l’on peut prendre au sérieux et dont on peut partager les émotions, qu’elles soient positives ou négatives. Quant au jeune lapin héros de l’histoire, il est d’abord incarné durant son enfance par une marionnette excellemment manipulée à la vue de tous sur la scène, avant à l’âge adulte d’être animé de la même façon que ses parents.

En ce qui concerne les autres personnages et éléments de décor, ils sont élaborés pour la plupart en deux dimensions, tout comme c’était le cas à l’époque victorienne dans les petits « théâtres de papier » qui faisaient fureur dans les salons contemporains de Lewis Carroll. Une mode qui a certainement inspiré le concept des livres pop-up si populaires chez les enfants. Ainsi, on a littéralement l’impression de voir se créer en direct sur scène un de ces livres, déroulant son histoire dans un genre nouveau que l’on pourrait nommer « proto-animation », mêlant 2D et 3D en un original, surprenant et réjouissant conte vivant.

alice

Un dispositif inventif et ingénieux au service de la lecture que propose The Old Trout Puppet Workshop du poème de Carroll, à savoir l’immémorial parcours initiatique motivé par le désir de quête épique de personnages qui se rêvent héroïques. On suit donc la vie d’un jeune lapin qui, comme tous les enfants à qui l’on raconte des histoires, rêve d’aventure, de combats et de gloire, mais qui seul dans son lit le soir a peur des ombres qui prennent des airs de monstres féroces. Qui (tel Carroll lui-même dans son enfance) à l’école est moqué par ses camarades parce qu’il est un peu original ou trop sensible, et peine donc à s’intégrer. Qui admire son père quittant bravement le foyer familial pour aller combattre à la guerre une redoutable créature dont le nom, Jabberwock, est prononcé avec crainte à la radio, la même question revenant sans cesse : « Hast thou slain the Jabberwock ? » (As-tu donc tué le Jabberwock ?). Qui, enfin devenu grand, part à son tour vers l’inconnu, revêtant la même armure et maniant la même épée Vorpale, dans l’espoir de se couvrir de la gloire que son paternel n’a pu lui-même acquérir faute d’avoir vaincu le monstre. Qui devra surmonter les épreuves et éviter les pièges inhérents à sa quête… Et qui finira par découvrir que, bien plus insidieux que ce à quoi il s’attendait, le monstre qui semble se refuser à lui l’a en fait depuis toujours tenu entre ses griffes, aussi invincible et inexorable que le tic-tac de l’horloge, tout comme il a tenu en son pouvoir d’innombrables autres héros avant lui, brûlant leurs vies au lieu de tout simplement les vivre.

Une histoire douce-amère donc, mais admirablement mise en scène, au fil de laquelle The Old Trout Puppet Workshop déploie des trésors d’inventivité et de fantaisie, créant tour à tour des scènes hilarantes, attendrissantes, épiques, ou encore tragiques, capturant ainsi à merveille l’essence même des écrits de l’auteur qui les a inspirées, tout en y insufflant sa propre vision du monde et son irrévérence. On retient particulièrement une séquence assez folle en début de spectacle, allant du rendez-vous amoureux des futurs parents lapins à la naissance de leur futur lapereau, et au cours de laquelle on peut découvrir, « de l’intérieur », notamment le processus de digestion de leur repas, mais aussi la conception du bébé et l’accouchement lui-même, représentés de façon très graphique et décomplexée ! Un moment à la fois hilarant et légèrement troublant…

On s’amuse aussi et on prend plaisir à l’apparition de personnages secondaires issus du Pays des Merveilles, que ce soient de gros insectes bourdonnants, des fleurs féroces, ou encore une certaine chenille fumeuse… Ce qui n’empêche pas le basculement progressif de l’histoire vers une seconde partie plus dramatique et émouvante, au cours de laquelle se développe pleinement le caractère lugubre et fataliste du poème.

C’est là toute la réussite artistique de ce beau spectacle hybride, dans lequel sans autres mots que ceux du poème fantastique « Jabberwocky », mais à l’aide en revanche de grommelots, de jeu de marionnettes manipulées par des clowns et mâtiné de danse contemporaine, de décors déroulants, de proto-animation, d’ingéniosité et d’irrévérence, The Old Trout Puppet Workshop rend à la fois un vibrant et juste hommage à Lewis Carroll, et transcende son œuvre en lui donnant une vie aussi pleine de fantaisie que de profondeur dramatique pour le plus grand plaisir d’un public conquis, aussi émerveillé et amusé que véritablement ému.

Charles Lasry

 N.B. : Pour celleux qui n’auraient encore jamais lu le poème de Carroll, j’en retranscris ci-dessous les six strophes, dans la langue originale de l’auteur. Les traductions françaises sont si nombreuses et variées que je ne peux me résoudre à en choisir une plutôt que l’autre, et vous encourage donc, chers lecteurs et lectrices, à les rechercher par vous-mêmes pour vous faire votre propre avis.

 

’Twas brillig, and the slithy toves
Did gyre and gimble in the wabe;
All mimsy were the borogoves,
And the mome raths outgrabe.

“Beware the Jabberwock, my son!
The jaws that bite, the claws that catch!
Beware the Jubjub bird, and shun
The frumious Bandersnatch!”

He took his vorpal sword in hand:
Long time the manxome foe he sought—
So rested he by the Tumtum tree,
And stood awhile in thought.

 

And as in uffish thought he stood,
The Jabberwock, with eyes of flame,
Came whiffling through the tulgey wood,
And burbled as it came!

One, two! One, two! And through and through
The vorpal blade went snicker-snack!
He left it dead, and with its head
He went galumphing back.

“And hast thou slain the Jabberwock?
Come to my arms, my beamish boy!
O frabjous day! Callooh! Callay!”
He chortled in his joy

 

Lewis Carroll

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