Cannibale

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8 mai 2018 par nouvellesrepliques

D’après une histoire originale de Maud Lefebvre

Texte Agnès D’halluin
Mise en scène Maud Lefebvre

Avec Arthur Fourcade et Martin Seve

 

L’amour, la mort, la viande

Si l’amour est au centre de bon nombre de pièces de théâtre, films ou livres, force est de constater qu’il s’agit la plupart du temps d’un amour hétérosexuel, disproportion que les nouvelles écritures s’efforcent de corriger. Avec Cannibale, Agnès D’halluin écrit l’histoire de deux jeunes hommes amoureux saisis dans leurs échanges quotidiens, tout en reprenant un leitmotiv des grands récits d’amour : l’amour impossible. Mais l’impossible n’est pas ici lié à l’homosexualité du couple, preuve qu’il ne s’agit plus d’un fait à représenter comme une exception – l’histoire aurait sans doute été similaire avec un couple hétérosexuel. L’impossible naît ici de la mort qui s’insinue dans l’amour, le grand mythe d’Eros et Thanatos qui parcourt les siècles depuis Tristan et Iseult en passant par le poème « La Mort des amants » de Baudelaire. Cette interaction entre l’amour et la mort ne va pas sans rappeler le drame vécu par de nombreux couples homosexuels dans les années 80.

Contrairement à la pièce Angels in america, le diagnostic médical n’est jamais posé dans Cannibale. La pièce ne cherche pas à s’ancrer dans un contexte politique ou dans les scandales autour du sida. Elle plonge plutôt dans l’intimité d’un couple ordinaire à travers une succession de scènes de la vie conjugale : la préparation du repas, les discussions sur l’oreiller, la danse compulsive dans le salon, la balade en forêt…

La scénographie très réaliste, qui représente l’intérieur d’un appartement (cuisine, salon, chambre, salle de bain et buanderie en fond de scène), permet cette plongée dans l’intime. Mais dès le début, chaque scène a sa part d’ombre : celui qui prépare à manger ne dîne pas avec l’autre, l’un n’arrive pas à dormir, l’un parle beaucoup tandis que l’autre écoute. Un mal plane au-dessus du plateau, ou plus concrètement : une souris est cachée dans la buanderie. Une présence indésirable s’interpose entre les deux hommes qui rêvent au contraire à une forme de fusion, empêchée par la maladie. Rapidement, en plus de la complicité manifeste des deux hommes, le texte aborde la question de l’amour du corps de l’autre.

cannibale

Si la mise en scène opte pour une certaine pudeur de la représentation de l’amour (il n’y aura qu’un seul baiser) c’est que les dialogues suffisent à faire sentir cet amour absolu de l’autre, corps et âme. Et la perspective des retrouvailles par-delà la mort est une faible consolation dans cet amour qui est aussi (surtout ?) l’amour du corps. La perspective de la mort est celle de la mort du corps, voué à pourrir comme un vulgaire morceau de viande. Le processus de déliquescence a déjà commencé car même vivant ce corps malade vomit, sue, pâlit. Comment empêcher la déflagration, la disparition du corps chéri ? Le cœur de la pièce, annoncé dès le titre, se noue peu à peu aux discussions des deux jeunes hommes, mais sans lourdeur. La perspective cannibale n’est pas présentée comme gore ou obscène, elle paraît presque rationnelle.

La réussite de la mise en scène de Maud Lefebvre est sans doute d’avoir introduit de la joie dans une pièce pourtant tragique. Les excellents comédiens du Collectif X, Arthur Fourcade et Martin Seve, semblent être chez eux sur le plateau. Le seul bémol concerne le montage cinématographique voulu par la mise en scène, que les conditions concrètes du plateau de théâtre entravent. Le « noir » qui s’impose entre les différents tableaux, nécessaire au replacement des comédiens sur le plateau, est un peu trop long pour nous maintenir complètement dans l’histoire et crée une légère cassure qui s’oppose à l’extrême fluidité des scènes. Cette limite strictement technique trouvera sans doute des réponses à mesure que cette belle pièce grandira.

S.Titon du Tillet

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