« Trankillizr », au Théâtre des Clochards Célestes – Lyon

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30 avril 2018 par nouvellesrepliques

Collectif  La Onzième

Texte d’Adrien Cornaggia

Avec Olivier Borle, Pauline Coffre, Charlotte Fermand, Sébastien Mortamet, Thibaud Vincent

Mise en scène de Sven Narbonne, assisté de Rémi Blasquez

Scénographie et costumes d’Anne-Sophie Grac

Création sonore : Harold Barme

 Si certain.es prétendent que « rien de bon n’arrive après deux heures du matin », cet adage n’est pas vraiment populaire chez celles et ceux qui aiment faire la fête jusqu’au bout de la nuit et la prolonger vers le petit matin. Quand la plupart des bars ont baissé le rideau, ces fêtard.e.s  qui n’en ont pas encore eu assez se dirigent vers des établissements nocturnes dédiés à leur quête de transes et de plaisir débridés, là où les musiques électroniques et leurs rythmes hypnotiques sont propices au lâcher prise et à l’oubli du quotidien. C’est ainsi que Marlou, Tania et Andy se retrouvent au Trankillizr, club d’ « after » tenu par un patron revêche nommé Boris, là où la nuit repousse ses limites et où l’alcool et les substances stupéfiantes sont le carburant de ces jeunes gens qui ne veulent pas aller se coucher. L’ambiance y est également assurée par Cielo, serveur transformiste, qui interprète des chansons de divas d’antan. Dans ce lieu de fête, tout au long de la nuit et jusqu’à un dénouement tragique mais banal et annoncé d’entrée de jeu, les cinq personnages vont tenter de concilier, ou réconcilier, leur proximité physique et leurs solitudes personnelles.

La scénographe Anne-Sophie Grac offre à ce spectacle et au texte d’Adrien Cornaggia un écrin tout ce qu’il y a de plus immersif, avec un décor dans lequel on reconnaît immédiatement la boîte de nuit dans laquelle se déroule cette histoire. Du bar derrière lequel est installé le patron, au carré VIP, en passant par les podiums ou encore les toilettes, autant d’ « îlots » constituent les différents espaces du club où évoluent les protagonistes, et où différentes séquences se déroulent. De même, la création lumières, ainsi que la création sonore jouée en direct par Harold Barme, renforcent cette immersion et assurent une ambiance à la fois réaliste, générant des sensations identiques à celles ressenties dans des soirées électro, et théâtrale puisque leur savante maîtrise permet de ne pas manquer une miette de l’interprétation des comédien.ne.s qui en nourrissent les trajectoires de leurs personnages. Un bel équilibre qui permet à la mise en scène de Sven Narbonne d’explorer, tout comme un réalisateur dans une salle de montage au cinéma, différents espaces et temporalités, y compris par le déroulement d’actions simultanées mais pourtant parfaitement lisibles et audibles.

la onzieme

Tous ces éléments permettent au public de découvrir et de se familiariser avec les cinq protagonistes et leurs personnalités qui se dessinent très clairement. Si ce lieu de « fête » les réunit, chacun.e y évolue à sa manière propre, à un rythme différent, avec ses préoccupations individuelles. Incarnée par la pétillante Charlotte Fermand, Marlou est un personnage lumineux, à l’écoute de ses sensations et de ses émotions, cherchant notamment à travers la danse et la consommation de drogues, à établir une connexion charnelle mais aussi sentimentale et spirituelle avec celle et celui qui font la fête avec elle. Tania, son amante jouée par Pauline Coffre, est quant-à-elle un personnage plus « brut de décoffrage », au look punk affirmé, avide de plaisirs immédiats, intenses, et au caractère bien trempé, désabusé et rebelle. Leur compagnon de soirée, Andy, campé avec une touchante sensibilité par Sébastien Mortamet, est en pleine crise existentielle. Insatisfait du cours que prend sa vie, il cherche désespérément tendresse et compréhension auprès de ses deux amies, pour tromper la déprime en la noyant dans l’alcool et les stupéfiants qu’il partage avec elles. Boris, le patron du Trankillizr qu’interprète avec un délicat mélange de brusquerie et de lassitude Olivier Borle, est en décalage complet avec sa clientèle, avide de fête et de plaisirs alors que lui est rongé par ses difficultés à communiquer avec sa fille qu’il a le sentiment de perdre de plus en plus alors qu’il lui a voué sa vie et ses cadences effrénées de travail. Tandis qu’il s’agace de la situation et de l’impression que personne ne se soucie de lui, il ne réalise même pas que son employé Cielo, plein de bienveillance, tente de le faire parler et de le réconforter. Celui-ci, excellemment joué par un Thibaud Vincent qui lui insuffle à la fois humour, glamour, et une sensibilité sereine, est un personnage singulier, à la fois serveur, transformiste et performeur qui assure l’ambiance dans le club, et complice du public avec lequel il communique, brisant le quatrième mur tel le coryphée des tragédies antiques, créant des parenthèses suspendues, moments d’émotion mélancolique ou de dédramatisation salutaire.

Autant de personnages qui, malgré une forte proximité physique, sont en fait bien plus isolés, solitaires qu’il n’y paraîtrait au premier regard. Sous les dehors de transes festives partagées, se révèlent en fait des aspirations opposées, ou simplement décalées, incompatibles faute d’une vraie communication rendue impossible par l’illusoire connexion générée par les excès d’alcool, de drogues et de musiques qui, s’ils sont propices au déchaînement des corps et à l’accumulation de plaisirs, créent en fait une barrière invisible entre des êtres qui croient vivre un moment de partage intense. Un cocktail qui malheureusement, comme dans bien des cas, est propice aux malentendus, aux incompréhensions, aux réactions exacerbées et aux gestes malheureux, disproportionnés, incontrôlés… Aux drames d’une affligeante banalité, provoqués par de bêtes dérapages, sans raisons véritables. A ces moments où le trop de tout mène à l’accident trop con.

Sans jugement à l’emporte-pièce ou morale caricaturale, l’écriture d’Adrien Cornaggia et la mise en scène de Sven Narbonne dressent avec Trankillizr le tableau très juste d’un aspect bien réel du monde de la nuit et de la fête, et les portraits de celles et ceux qui le peuplent, dans leurs points communs et leur diversité. D’une culture du plaisir, de l’instant, des excès, mais aussi de la recherche bien réelle de partage et d’amour, en travers de laquelle se place malheureusement parfois un décalage des désirs ou un aveuglement involontaire, une incapacité à voir ou à recevoir ce qui est proposé, offert par les autres. Un spectacle prenant et immersif, une tranche (ou une transe) de vie fascinante, et qui parlera particulièrement à toutes celles et à tous ceux qui ont déjà repoussé un peu trop loin les limites de la nuit.

Charles Lasry

Charles Lasry

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