» Tout le reste est silence », au Théâtre le Fou – Lyon

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28 mars 2018 par nouvellesrepliques

Compagnie Les Innocent.e.s (anciennement Théâtre de l’Homme)

De, et avec Lodoïs Doré

Accompagné au piano par Maxime Roman

Mise en scène : Robin Perrichon

Avec ce « seul en scène », Lodoïs Doré nous invite à rencontrer ce qui s’agite au fond de lui, ce qui bouillonne, ce qui le fait bouger, parler, écrire, jouer. Le jeune comédien, qui assure en général la mise en scène des spectacles de sa compagnie, nouvellement nommée Les Innocent.e.s, profite du cadre de la Carte Blanche qui lui est offerte en ce mois de Mars par le Théâtre le Fou, pour créer celui-ci à partir de l’un de ses textes les plus anciens et les plus intimes, avec l’aide de son camarade Robin Perrichon à la mise en scène. Un texte qui a mis longtemps à trouver son chemin vers les planches car, fruit de son regard sur le monde qui l’entoure et de sa réflexion sur sa propre place au sein de ce monde, sa forme n’était pas forcément naturellement théâtrale, mais plutôt littéraire. Mais tout comme ses mots avaient jailli par sa plume, ils exigeaient de jaillir également par sa bouche, d’être partagés avec celles et ceux qu’il rencontrait régulièrement dans les salles de spectacle et à qui il avait besoin de dire plus, de montrer davantage, pour sortir de la fiction dans un rapport plus direct avec le public.

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C’est donc en abolissant totalement le quatrième mur que le jeune homme se présente tel qu’il est, un comédien, investissant la scène, véritable « centre de l’univers » le temps d’une représentation, mais aussi les gradins, saisissant l’occasion pour livrer aux spectatrices et spectateurs, otages volontaires, les tristesses, les coups de gueule, les colères, les sourires, les incompréhensions, les envies, les espoirs que lui inspirent la société et l’époque dans laquelle nous vivons, accompagné au piano par un Maxime Roman dont les notes enrichissent les ambiances liées aux émotions et aux thèmes évoqués. Sur le plateau, suspendues, des photographies. Celles de personnalités célèbres, d’évènements marquants, de manifestations, de phénomènes de société, toutes illustrant ce qui l’interpelle et provoque en son être le bouillonnement d’émotions et d’idées, de questions aussi, parfois contradictoires mais toujours sincères et impérieuses, qu’il ne veut ou ne peut plus taire. On y voit par exemple Donald Trump et Vladimir Poutine, des Femen, des jihadistes, mais aussi des jeunes gens faisant la fête autour d’une piscine, un chien apprêté et photographié comme une star, un mannequin dans un défilé de mode, ou encore un mendiant agenouillé, tête baissée, dans la position d’un suppliant. Autant d’images d’un monde rempli de paradoxes et de situations absurdes auxquelles répondent les émotions du comédien, tantôt ironique, tantôt philosophe, tantôt agité par la révolte. Abordant des questions comme celles des guerres, impérialistes ou civiles, du terrorisme, de l’hypocrisie des dirigeants politiques, de la consommation à outrance, des inégalités sociales, ou encore des utopies, sa langue elle-même est protéiforme, profondément empreinte de poésie par moments, beaucoup plus prosaïque à d’autres, voire carrément et à dessein vulgaire, soulignant par là-même le paradoxe qu’abritent l’esprit humain et sa pensée. Tout comme chacun.e de nous, le comédien porte en lui différents êtres en un seul, ou plutôt différentes facettes du même être, qu’il met en évidence au moyen de peintures de différentes couleurs dont il couvre son visage, et qui correspondent à un état d’esprit particulier à un moment donné, illustrant une pensée particulière. Emerge ainsi notamment une créature singulière, le « parle-rage » au visage écarlate, qui exprime une révolte, une colère, qui débordent, qui ont besoin de sortir violemment et de tout renverser sur leur passage, en une sorte de catharsis ostensiblement agressive, mais aussi jouissive car vectrice d’une liberté de parole transgressive. Une créature un peu effrayante peut-être, mais aussi profondément émouvante car elle est le reflet de ce qui se tapit, souvent réduit au silence par les conventions sociales, en chacun.e de nous.

Mais que faire une fois cette rage exprimée, ces horreurs dénoncées, cette révolte déchaînée ? C’est alors via une autre facette de son humanité, de sa sensibilité complexe, que Lodoïs Doré livre son alternative à ce qui pourrait être vécu comme une impuissance à agir sur le monde dans lequel nous devons bien vivre. Une fin de spectacle apaisante, dans laquelle il partage avec celles et ceux qui sont venu.e.s y assister les moyens dont lui-même, en tant que comédien et artiste, dispose, pour avancer malgré tout dans le chaos ambiant et y tracer, à son échelle, sa propre voie.

 

Charles Lasry

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