« Life is a bathroom and I am a boat », au Théâtre Comédie Odéon – Lyon

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17 mars 2018 par nouvellesrepliques

De et avec Ivan Gouillon

Pianiste : Boris Mange

Mise en espace : Olivier Rey

Alors qu’on s’installe dans les fauteuils, et que les conversations se prolongent dans leurs allées en attendant le début du spectacle, c’est dans une sympathique ambiance de piano-bar que nous accueille, assis devant son clavier dans un coin de la scène, un musicien vêtu d’un short, d’une chemisette et d’une casquette. Il berce nos oreilles aux accords discrets et un peu jazzy de tubes plus ou moins célèbres, que certain.e.s reconnaîtront peut-être, ou qui resteront juste familiers, de ces mélodies dont on se dit « mais je connais, ça, c’est… » en claquant des doigts, sans forcément réussir à « mettre le doigt dessus ». On ne réalise, avec surprise et amusement, que la représentation a bel et bien débuté, que lorsqu’une voix impérieuse s’adresse sans ménagement au pianiste en lui intimant de sourire, et de jouer quelque chose de plus entraînant pour le public. Se tordant le cou pour vérifier qui s’adresse ainsi à l’artiste, on découvre alors un grand escogriffe en queue de pie, grimé et à l’évidence gonflé de sa propre importance, qui prend un malin plaisir à tourmenter son acolyte, auquel il donne des leçons de professionnalisme artistique. Si le pianiste ne sourit pas, affirme-t-il, cela s’entend dans sa musique, alors il faut faire un effort, bon sang ! Ainsi apparaît donc celui qui se présente sous le nom d’Igor de la Cuesta y Villasalero Bukowski, grand chanteur de charme devant l’Eternel, qui nous invite à écouter le récit de sa vie et de ses aventures, à travers tout le XXème siècle et principalement sur les mers et les océans, mais aussi d’un continent à l’autre au gré des traversées des paquebots sur lesquels il se produisait.

On pourrait croire que c’est là une balle qu’Ivan Gouillon se tire dans le pied en campant cet énergumène imbu de lui-même, tyrannique et fanfaron qu’est Igor, car n’étant pas sympathique au premier abord, voire carrément odieux, il prend le risque de s’aliéner d’entrée le public, mais bien au contraire, les grands airs que se donne le personnage, ainsi que sa grandiloquence ridicule à dessein, suscitent bien vite une joyeuse hilarité au sein de l’assistance. Tout comme le grand sérieux avec lequel il commence à nous narrer et nous mimer les rocambolesques et improbables rencontres et péripéties liées à sa grandiose carrière de chanteur à bord des plus grands et célèbres navires, dont il était selon lui la tête d’affiche. D’une romance torride avec l’illustre « cantatrice du peuple » Oum Kalthoum l’Egyptienne, incapable de résister à son charme ravageur, à ses conversations intimes et sa complicité avec Winston Churchill à la veille de l’engagement des Etats Unis dans un grand conflit mondial, en passant par l’inspiration à un certain ami prénommé Francis d’un personnage qui sera plus tard connu comme « le Magnifique », il enchaîne sur un rythme ravageur de folles saynètes réinventant l’Histoire et la culture du siècle dernier, émaillées de jeux de mots, calembours et références bien senties à des titres de chansons de tous styles musicaux, correspondant aux situations ainsi développées.

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Crédit photo: Lucas Grenier

Il en profite aussi, en grand chanteur qu’il affirme être, pour pousser la chansonnette, illustrant par là-même son invraisemblable récit. Et dans ce domaine, l’habileté du comédien se révèle dans un dévoilement progressif de ses talents de chanteur. En effet, si dans ses premières interprétations il met du cœur à l’ouvrage mais aussi un humour bienvenu, ce n’est que petit à petit que sa puissance vocale et son talent se révèlent, insufflant de plus en plus de « groove », de chaleur et d’émotion dans ses chansons. Ainsi, à mesure que ses anecdotes sont de plus en plus folles et sujettes à caution, révélant la mythomanie d’un personnage qui se rêve au centre de tous les grands moments du siècle, aux côtés des plus grands esprits et des plus grand.es artistes – il y a en lui et dans ses incroyables aventures quelque chose d’un Baron de Münchhausen, d’un Don Quichotte ou encore d’un Forrest Gump – sa crédibilité de chanteur professionnel à succès s’étoffe paradoxalement, créant une empathie de plus en plus grande avec une assistance qui se laisse charmer par ce hâbleur magnifique dont la sensibilité point à travers les fêlures d’une carapace qui se craquelle petit à petit. Les sujets qu’il aborde aussi, même s’il le fait avec humour et dérision, sont de moins en moins anodins, révélant l’impact, sur un personnage à priori narcissique, des changements de mœurs de la société moderne et du rapport de l’humain à son environnement.

De Franck Sinatra à l’Affaire Louis Trio, en passant par l’incontournable générique « The Love Boat » de la Croisière s’amuse ou encore par un bel et insolent hommage à Serge Gainsbourg, Igor et Boris son complice pianiste nous entraînent donc en voyage à travers leurs paysages musicaux vastes et variés, émaillés de rencontres illustres et improbables autant que burlesques… Un voyage fantasmatique teinté de folie furieuse ou douce, de cette même folie à laquelle chacun.e de nous se laisse régulièrement aller dans les temples domestiques à l’idéale acoustique où nous nous rêvons stars pour de rire le matin ou le soir, sous la douche ou dans les baignoires de de nos chères salles de bains. Là où pousser la chansonnette, à mi-voix ou bien à tue-tête, nous permet de nous évader, de rêver éveillés, de mettre du sourire dans nos journées. Le même bien agréable sourire qui s’attarde sur nos visages au sortir de la représentation de ce réjouissant spectacle qu’est « Life is a bathroom and I am a boat ».

Charles Lasry

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