« Tous des oiseaux », de Wajdi Mouawad, au TNP – Lyon

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12 mars 2018 par nouvellesrepliques

Avec Jalal Altawil, Jérémie Galiana, Victor de Oliveira, Leora Rivlin, Judith Rosmair, Darya Sheizaf, Rafael Tabor, Raphael Weinstock, et Souheila Yacoub

Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad

Scénographie : Emmanuel Clolus

Lumières : Eric Champoux

Traductions : Jalal Altawil (en Arabe), Eli Bijaoui (en Hébreu), Linda Gaboriau (en Anglais), et Uli Menke (en Allemand)

 

Après « Seuls » et « Sœurs » la saison passée, Wajdi Mouawad est de retour cette année au TNP avec cette nouvelle pièce, créée en Novembre dernier à La Colline à Paris, dans laquelle il explore une fois de plus des thèmes qu’il n’a pas encore fini de questionner, ceux des origines, de l’identité, de la langue… Mais c’est à travers un prisme différent qu’il aborde ces sujets cette fois-ci, celui d’une histoire d’amour entre deux personnes que l’Univers semble vouloir réunir, mais dont le rapprochement va déclencher une succession catastrophique d’évènements liés à la fin du silence, à la violation des tabous.

Lorsque dans une bibliothèque de New York, Eitan, un jeune scientifique allemand, rencontre enfin une étudiante américaine lisant un livre qui semble toujours se placer comme par hasard sur son chemin, il ne peut faire autrement qu’aborder la jeune femme et lui expliquer, avec un raisonnement aussi amusant que désarmant, que cette rencontre est la conséquence d’une conjonction d’évènements si improbable qu’elle ne peut qu’être prédestinée. C’est là le point de départ idéal, romantique au possible, d’une relation amoureuse dans laquelle tous deux semblent promis à s’épanouir. Mais là où le bât blesse, c’est qu’alors qu’Eitan est d’origine israélienne, celle qu’il aime se nomme Wahida, et que les origines arabes que ce prénom révèle la rendent inacceptable aux yeux de David, le père du jeune homme, en tant que petite amie et éventuelle future épouse de celui-ci. Eclate alors un violent conflit entre les deux hommes, le père étant ulcéré que son fils puisse envisager de laisser se déliter l’héritage judaïque de sa famille, la judéité se transmettant traditionnellement par la mère, alors que celui-ci enrage face à l’obstination d’un père qu’il accuse de racisme, et d’hypocrisie puisqu’il a lui-même épousé une femme allemande et donc issue d’une nation qui a failli faire disparaître le peuple juif. De l’affrontement opposant les deux hommes, et de son prolongement qui les mènera en Israël, ni eux, ni la mère et le grand-père d’Eitan, ni même Wahida, ne sortiront indemnes. Tous en seront profondément impactés, changés à jamais.

L’un des aspects essentiels de ce spectacle est que, bien qu’il soit écrit à l’origine, et destiné à être édité, en Français, cette langue a disparu sur scène, et n’est présente que sous la forme de surtitrage pour la compréhension du public. Eitan et Wahida parlent entre eux en Anglais, tandis qu’avec sa famille le jeune homme communique dans sa langue maternelle qui est l’Allemand, mais aussi en Hébreu et en langue anglaise. Tous alternent le recours à l’une de ces langues ou à une autre en fonction du moment, de l’importance de ce qu’ils ont à dire, de l’interlocuteur auquel ils s’adressent, ou encore de la charge émotionnelle qu’ils mettent dans leurs mots, allant même parfois au sein de la même phrase jusqu’à les mélanger en une sorte de nouveau langage hybride. En résulte une ambiance sonore singulière, qui, si elle amusera celles ou ceux qui ont des notions dans ces différentes langues, n’en est pas moins profondément signifiante. En effet, il se trouve que le sujet de thèse sur lequel travaille Wahida est un diplomate marocain du XVème siècle nommé Hassan al-Wazzan, dit Léon l’Africain, qui fut converti de force au christianisme, mais qui selon une théorie qu’elle croit juste serait resté secrètement musulman en son cœur malgré les écrits religieux en Latin que le Pape de l’époque lui avait demandé de rédiger. A travers Wahida, Wajdi Mouawad convoque à plusieurs reprises et en langue arabe cette figure historique, questionnant la notion d’identité, perdue, travestie ou hybridée notamment par l’utilisation d’une langue non maternelle. Eitan et sa famille sont-ils plus allemands qu’israéliens ou vice-versa ? Wahida est-elle plus américaine qu’arabe ? Ou bien cela dépend-il plutôt de l’endroit où ils se trouvent  et du regard porté sur eux par ceux qu’ils rencontrent? Et surtout, ces différentes identités sont-elles (ré)conciliables, ou sont-elles au contraire vouées à les séparer, à les éloigner inéluctablement et de plus en plus les un.e.s des autres ?

Via cette question, c’est aussi le déterminisme lié au poids de l’Histoire qui est interrogé avec intelligence dans ce spectacle. Les origines respectivement juive et musulmane d’Eitan et de Wahida peuvent-elles être légitimement vues autrement que comme un obstacle à leur union par ces deux jeunes gens qui s’aiment et pour qui la religion n’a que peu d’importance, mais surtout par leurs familles, ou bien, confrontés, sur la terre de la discorde, à la haine séculaire des camps ennemis dont ils sont tous deux issus, n’auront-ils au contraire d’autre choix que se résoudre à appartenir à deux mondes pour toujours aliénés l’un à l’autre ?

Autant de questions qui reflètent une problématique cruciale pour l’auteur dont la démarche est criante de vérité, lui qui bien qu’issu d’une famille libanaise contrainte à l’exil, et élevé dans une traditionnelle haine pour l’ennemi sioniste, fait le portrait d’une famille juive israélienne dont il ne juge pas les contradictions ou les défauts, mais sur laquelle il pose au contraire un regard tendre et compréhensif. A travers ce regard et celui de ses personnages, de tous les personnages de « Tous des oiseaux », il montre, comme ses comédien.ne.s le vivent de façon bouleversante sur le plateau, que dans tous les camps, plus encore que la haine, ce qui est le plus partagé c’est la douleur, la souffrance, mais aussi l’amour pour les siens. Sans pour autant être naïf et prétendre que ça apportera la paix, il tente ainsi de créer un pont entre ceux qui ne s’observent qu’avec méfiance et ressentiment.

wajdiCrédit photo: Simon Gosselin

Dans le rôle de Wahida, Souheila Yacoub livre ainsi une interprétation  particulièrement marquante, incarnant avec tour à tour une réjouissante impertinence, une force de caractère impressionnante, et une sensibilité d’écorchée vive, cette jeune femme déchirée entre l’identité qu’elle s’est construite, l’image qu’elle projette, parfois malgré sa volonté, et des racines qui s’imposent à elle avec une implacable et impérieuse violence. Jérémie Galiana quant-à-lui n’est pas en reste dans le rôle d’Eitan, maîtrisant à merveille trois langues différentes, passant de l’une à l’autre avec une aisance qui force l’admiration, au service d’un personnage extrêmement attachant dont la détermination absolue et les sentiments à fleur de peau ne peuvent que toucher profondément le public. Leora Rivlin, dans un rôle diamétralement opposé, campe de son côté une grand-mère israélienne revêche, dont l’ironie acérée livre des trésors d’humour noir notamment via une certaine complicité avec Wahida, mais qui cache aussi une sensibilité très émouvante. De même, tout le reste de la distribution, Raphaël Weinstock en tête, excellent dans le rôle de David, ce père enfermé dans un système de pensée rigide alourdi par la pesanteur de l’Histoire et de la tradition, joue à merveille sa partition dans ce drame familial d’une infaillible justesse, jusqu’aux « petits rôles », qui apportent tous leurs pierres essentielles à l’édifice.

Tout comme dans « Seuls », la scénographie conçue par Emmanuel Clolus est non seulement efficace par sa modularité permettant de créer des espaces bien distincts suivant son agencement pour les différents tableaux du spectacle, mais elle est également porteuse de sens car, composée de grands panneaux gris mobiles, elle évoque immanquablement les murs de séparation, que ce soit celui entre Israéliens et Palestiniens, ou encore celui entre Berlin Ouest et Berlin Est. Conjuguée à une création lumières et à quelques projections vidéo judicieusement utilisées, elle permet la création d’images et d’ambiances toujours au service de la dramaturgie et de la mise en scène, en renforçant le côté immersif.

Au terme de 4 heures (avec entracte) de spectacle au cours desquelles le temps ne semble jamais long car chacune de ses scènes est rythmée par le rire, par l’émotion, par les passionnantes trajectoires de ses personnages, c’est tout naturellement et sans aucune surprise que l’on se lève pour se joindre à la longue standing ovation offerte à son équipe par un public visiblement totalement conquis par l’intelligence de cette pièce et par le message profondément humaniste qu’elle véhicule. Une réussite totale, qui laissera une empreinte durable dans les mémoires et les cœurs de celles et ceux qui en ont été témoins.

Charles Lasry

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