« Les Etoiles Dansantes », à l’Espace 44 – Lyon

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12 mars 2018 par nouvellesrepliques

Compagnie Les Vents de Traverse

Texte et mise en scène : Cyrielle Cormontagne

Avec Prescillia Amany, Anca Bene, Salomé Duc, Marie Hattu, Johanna Tixier, et Rodolphe Wuilbaut

Vidéo Dakota Langlois

Musique Maxime Roman 

Régie Quentin Myon 

Scénographie : Damien Deshaires et Valentin Remiot

L’histoire des « Etoiles Dansantes » commence dans « le Cube », centre clos accueillant des jeunes femmes à la dérive pour les aider à reprendre pied. Grâce à un ingénieux dispositif scénique consistant en une plate-forme circulaire tournante, séparée en deux parties distinctes par une toile tendue permettant, à des moments choisis, d’y figurer l’ouverture d’une porte, on découvre tour à tour cinq de ces jeunes femmes dans leur vie quotidienne. La survoltée Esther, qui rêve d’aventure et d’évasion, tente de rallier à son projet son amie Albane, plus calme en apparence mais tout autant éprise de liberté et qui partage sa passion pour les grosses cylindrées. De l’autre côté de la fine cloison, un petit bout de femme au tempérament sanguin du nom de Vick fulmine à cause de la musique qu’elles écoutent à fond et qui l’empêche de se concentrer sur ses exercices de danse classique. Dans une autre chambre, Charlotte, qui semble avoir les pieds sur terre et être la plus raisonnable, tente d’empêcher la pétillante et fantaisiste Mireille de dessiner une fois de plus des grenouilles sur les murs, lui expliquant que « les péda » risquent de ne plus être aussi tolérants cette fois-ci… La plateforme tournant très régulièrement, c’est de façon très rythmée, organique et ludique à la fois, que cette galerie de portraits se dessine et se précise, révélant rapidement, tout autant que les caractères attachants de ces jeunes femmes, les comportements symptomatiques des fêlures qu’elles portent toutes en elles. Qu’il s’agisse de tabagisme compulsif, de paranoïa, de troubles de l’alimentation, de scarification ou encore par exemple de tendance à s’inventer une vie fantasmée, chacune d’elles semble trouver dans ces comportements une manière de vivre avec ses blessures, ses traumatismes qui, s’ils sont propres à l’une ou à l’autre, ont en commun une violence sexuelle. Mais les cinq jeunes femmes ne se réduisent pas pour autant à de « pauvres petites choses fragiles », bien au contraire ! Et, partageant avec la très volubile et enthousiaste Esther l’envie, ou le besoin, d’aller voir ailleurs, de sortir d’un cadre rigide qui, malgré les meilleures intentions du monde, les contraint et les maintient dans des rôles de victimes, elles adoptent et adaptent son plan d’évasion, point de départ d’une aventure rocambolesque, d’un « road-trip au polaroïd » pour aller voir la mer.

La mise en scène astucieuse de Cyrielle Cormontagne, servie par l’ingénieux dispositif scénique, permet alors, en alternant les séquences de l’aventure de ces « évadées », et des flashbacks introduits par de très courtes vidéos projetées sur la toile blanche tendue, de découvrir progressivement les liens et la solidarité qui grandissent entre les jeunes femmes, ainsi que les évènements traumatiques de leur passé, les violences sexuelles que chacune a subies, et qui les ont toutes menées jusqu’au « Cube ». Au fil de leurs rencontres, et de leurs souvenirs, apparaissent aussi de nombreuses figures masculines, toutes interprétées par un Rodolphe Wuilbaut dont on ne peut que saluer l’habile versatilité du jeu, n’incarnant bien heureusement pas uniquement des prédateurs ou des pervers, mais plutôt des hommes aux profils variés, allant du jeune homme pas très éduqué à comprendre ce qu’est le consentement sexuel et qui ne comprend même pas en quoi son comportement peut constituer un viol, au psychothérapeute bienveillant qui tente d’aider une jeune femme à mettre des mots sur ce qu’elle a traversé pour pouvoir aller de l’avant, en passant par le mec insensible qui fait culpabiliser sa copine d’avoir pris un ou deux kilos, ou encore par le gars innocent qui passe juste au mauvais endroit au mauvais moment et qui est vu comme une menace par des femmes à qui on a toujours appris qu’il fallait se méfier des mâles dans les lieux sombres et isolés… Les situations développées montrent alors intelligemment qu’il n’y a ni un seul schéma en termes d’agressions sexuelles, ni un seul profil correspondant à une image caricaturale de l’agresseur. Bien au contraire, la diversité des scènes et de leurs ambiances, ainsi que la pudeur et la grande justesse d’interprétation des comédien.ne.s, donnent à voir et à entendre la largeur du spectre de ces questions et les façons bien différentes et personnelles qu’ont les gens de les vivre et de les percevoir sur un plan individuel, explorant non seulement des cas « clairs et nets » d’agression, mais aussi les « zones grises » dans lesquelles il n’est pas forcément évident de dire d’un point de vue légal s’il y a problème même si un traumatisme est vécu, ou bien encore les formes que peut prendre un harcèlement moral en lien avec les questions sexuelles, et ses conséquences sur la vie et le psychisme des jeunes femmes qui en font l’objet. On est ainsi saisi.e par la sidération qu’insuffle Prescillia Amany au récit de Charlotte, d’abord partante pour une première expérience sexuelle avec un jeune homme qu’elle aime bien, avant de se raviser et d’avoir juste la force de  dire le mot « arrête », alors que celui-ci refuse d’entendre et continue « sa petite affaire » sans se préoccuper ni de ce qu’elle ressent ni de la raison pour laquelle elle reste figée. On se navre aussi d’entendre Esther, incarnée avec une énergie folle et une réjouissante liberté par Marie Hattu, exprimer son désespoir d’être traitée de pute par ses camarades de lycée, quand l’une de ses amies contribue elle-même à la faire culpabiliser de son attitude avec les garçons. On réalise avec consternation, même si on le savait peut-être déjà, à quel point il peut être difficile de faire accepter sa parole sur des sujets aussi sensibles, y compris à ses proches, lorsque Salomé Duc laisse éclater avec une bouleversante violence la vérité d’Albane, face à une mère qui se voudrait à l’écoute mais qui est en réalité incapable d’accepter sa propre part de culpabilité dans ce que sa fille a à lui dire…

etoiles dansantes

Au-delà de ces séquences émouvantes et d’une grande justesse, la véritable force du spectacle est de ne jamais se complaire dans un pathos plombant, mais à l’inverse d’injecter de la lumière, de la vie, de l’humour, tout au long de ses différents tableaux et dans ses personnages hauts en couleur, n’hésitant pas à désacraliser à bon escient ce qui autrement serait peut-être resté indigeste ou simplement trop larmoyant, et véhiculant par là-même une de ses idées essentielles, à savoir que les victimes de violences sexuelles ne sont pas condamnées à n’être à vie que des victimes, mais qu’elles ont au contraire vocation, grâce à leur volonté de se relever, à la solidarité, féminine autant que masculine, à l’affirmation qu’elles sont des survivantes, des combattantes, à mener à nouveau des vies pleines de joie, d’aventures, de sérénité. Qu’elles peuvent aussi dire aux autres, à toutes et tous les autres, qu’ils et elles ne sont pas seul.e.s, et que tout comme le disait le philosophe Friedrich Nietzsche, « il faut encore porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante ». Et à cet égard, les interprétations de Johanna Tixier dans le rôle d’une Vick revêche mais protectrice, qui prend les autres en charge et serait prête à les défendre toutes griffes dehors face à n’importe quel danger, et d’Anca Bene dans celui de Mireille, la nana un peu, voire carrément perchée du groupe, mais dont la fantaisie sans limites et l’inaltérable enthousiasme constituent une force de caractère insoupçonnée, sont aussi amusantes qu’essentielles. Elles donnent vie à deux facettes à première vue opposées de la résilience qui est au cœur du propos des « Etoiles Dansantes », mais qui sont au contraire complémentaires, et ajoutent un relief bienvenu à la pièce.

Une pièce qui s’adresse donc à tout le monde, qui touchera profondément celles et ceux pour qui les violences sexuelles sont déjà une question essentielle, mais qui saura aussi provoquer chez les autres une réflexion et un questionnement salutaires, notamment pour les jeunes générations en manque de repères. Et l’occasion aussi de libérer non seulement la parole mais aussi l’écoute, l’échange, sous un angle sensible et lumineux à la fois. Une franche et belle réussite que cette première création pour la compagnie, citoyenne et engagée, des Vents de Traverse, dont on suivra avec enthousiasme et attention les prochains projets.

Charles Lasry

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