« Macbeth », par la Compagnie Luce, à l’Espace 44 – Lyon

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5 mars 2018 par nouvellesrepliques

Texte de William Shakespeare

Avec David Antoniotti, Clémence Dumon, Melchior Escoffier, Arnaud Gagnoud, Marc Granier, Bertrand Lagnes, Thomas Lenoir, et Stéphane Meziani

Mise en scène d’Antoine Pérez, assisté d’Arnaud Gagnoud

Avec « Macbeth », c’est à un véritable monument du théâtre que s’attaque la Compagnie Luce, puisque cette pièce est sans doute l’une des plus connues et les plus populaires de l’illustre dramaturge William Shakespeare. En effet, malgré la légende teintée de superstition selon laquelle elle serait maudite, elle a été montée, adaptée, parodiée, d’innombrables fois tant au théâtre qu’au cinéma. Il est donc toujours un peu périlleux de se frotter à une pièce aussi mythique, puisque chacun.e en a sa propre vision, a sans doute eu l’occasion d’en voir de multiples versions, et peut donc avoir des attentes très différentes d’une de ses nouvelles mises en scène.

Antoine Pérez choisit en l’occurrence d’aborder ce drame sous un angle contemporain, considérant, comme bien d’autres metteurs en scène, que l’écriture Shakespearienne et les thématiques qu’elle développe sont résolument intemporelles et que ses intrigues peuvent ainsi sans mal être transposées à notre époque. Il habille donc ses personnages dans un style « street-wear », remplace leurs épées et leurs boucliers par des battes de baseball, des barres à mine ou encore un couteau papillon, et leurs destriers par des skate-boards. Les soldats ou les gardes portent des cagoules, ou des protections de football américain en guise d’armure, et sa Lady Macbeth, en dominatrice moderne, est vêtue d’une tenue de cuir moulante. Autant d’éléments qui déplacent avec pertinence le contexte, des intrigues pour la conquête du pouvoir dans la noblesse de l’Ecosse médiévale, à un complot similaire au sein d’un gang urbain contemporain.

Dans le même esprit, les Sorcières qui prédisent à Macbeth son ascension au pouvoir et implantent par là-même dans son esprit le germe de ses crimes à venir, sont transformées en « créatures » à l’identité sexuelle ambiguë, sortes drag-queens revisitées tout aussi provocantes dans des attitudes aguicheuses qu’elles devaient être effrayantes et répugnantes dans les premières mises en scène de la pièce à l’époque de Shakespeare.

Autant de bonnes idées, mais qui à mon sens ne suffisent pas à faire de cette version de « Macbeth » une véritable réussite. Je m’explique : si la mise en scène d’Antoine Pérez se veut résolument contemporaine, elle souffre à mes yeux d’une démarche manquant de radicalité. En effet, si l’habillage est moderne, les codes de jeu adoptés par  ses interprètes restent d’un classicisme trop marqué, ce qui se manifeste notamment dans la façon de donner le texte, trop déclamatoire, trop respectueuse d’une façon un peu ancienne de prononcer les mots. On fait trop sonner les diérèses, là où des voyous d’aujourd’hui multiplieraient les élisions, on écoute attentivement l’autre parler et on laisse un temps avant de donner sa réplique, on fait trop attention à ne pas parasiter le discours de ses partenaires, en restant figé… Bref, tout cela manque cruellement de quotidienneté, de rythme, d’urgence. La mécanique se voit et s’entend, là où le texte et sa dramaturgie, transposés à notre époque, gagneraient à être un peu bousculés, à faire place à une touche de chaos qui illustrerait davantage le désordre émotionnel vécu par des personnages réalisant qu’ils sont les jouets d’un destin implacable.

macbeth

De même, la scénographie reste un peu trop sommaire pour opérer la transposition de l’intrigue dans un univers urbain de façon efficace. On aimerait peut être voir par exemple des tôles ondulées maculées de graffitis, un baril dans lequel couverait un feu, des piles de détritus, que sais-je… Bref, des éléments qui, ajoutés au caddie renversé figurant une épave, créeraient un décor plus évocateur des squats, ruelles et terrains vagues qui restent en l’espèce un peu abstraits.

En résulte une sorte d’entre-deux, un no man’s land où le public doit faire lui-même le lien, entre d’un côté une démarche contemporaine, véhiculée notamment par une création musicale électro plutôt bien sentie, et de l’autre des interprétations assez classiques, parfois grandiloquentes, ou trop sages.

Malgré ce décalage, les trajectoires tragiques des principaux protagonistes de la pièce de Shakespeare, et leurs rapports de force, sont bien dessinés. A cet égard, David Antoniotti tire remarquablement son épingle du jeu, tant dans son interprétation du roi Duncan, à la fois pleine d’une autorité naturelle et d’un charisme ravageur de son vivant, puis d’une aura tragique et fascinante lorsqu’il est assassiné,  que dans celle de l’intimidant Siward à la fin du spectacle, auquel on réfléchirait à deux fois avant de vouloir se frotter.

De même, le duo Macbeth-Lady Macbeth, joué respectivement par Stéphane Meziani et Clémence Dumon, fonctionne à merveille, l’alchimie entre les deux interprètes mettant parfaitement en lumière les rapports de séduction et de domination au sein de ce couple aux ambitions et au destin funestes, ainsi que leur progressive et inéluctable descente aux enfers.

En conclusion, même si cette version de « Macbeth » par la Compagnie Luce ne m’a pas totalement convaincu, elle ne manque pas de bonnes idées et aura certainement séduit un public aux attentes différentes des miennes. J’ose pour ma part espérer que dans sa vie future ce spectacle pourra évoluer dans une direction plus radicale et turbulente, qui correspondrait davantage à ce que son synopsis laisse présager…

Charles Lasry

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