Les beaux ardents, Théâtre des Clochards Célestes – Lyon

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11 octobre 2017 par nouvellesrepliques

Compagnie Théâtre Oblique

AVEC Marie-Cécile Ouakil, Clément Carabédian

TEXTE Joséphine Chaffin
MISE EN SCÈNE Clément Carabédian, Joséphine Chaffin
SCÉNOGRAPHIE ET LUMIÈRES Julie-Lola Lanteri-Cravet
COSTUMES Thierry Delettre
MUSIQUE Théodore Vibert

Venise, 1623. Le public vient de pénétrer dans la chambre d’Artemisia Gentileschi, peintre italienne d’une trentaine d’années, dont le succès est alors en pleine croissance. C’est pourtant moins la peintre que l’amante qui nous est présentée de prime abord. L’histoire commence en effet lorsque Nicholas Lanier, envoyé à Venise par le roi Jacques Ier pour affaire secrète, débarque chez son amante italienne. L’espace est pensé comme un tableau en perspective avec, du devant jusqu’au lointain, une série de draps et drapés qui structurent la petite salle des Clochards Célestes. La chambre ressemble à un immense lit où se lovent les deux amants. La verve qui ouvre la pièce laisse place au silence des corps qui s’enlacent pour former un tout harmonieux. Mais le temps des amours est éphémère et bientôt le jour se lève. Artemisia troque sa nuisette pour sa tenue de travail et ses pinceaux. Dans le fond de scène, côté cour, elle dévoile son atelier, un espace de travail auparavant invisible.

La pièce suit la relation des amants six mois durant, au rythme des jours qui passent. La création lumière de Julie-Lola Lanteri-Cravet est orientée autour de deux pôles qui suivent l’alternance des scènes : le jour et la nuit. Cela crée une sensation globale de clair-obscur inspirée des tableaux du Caravage, peintre qui a d’ailleurs beaucoup inspiré Artemisia Gentileschi. Les scènes s’enchaînent et peu à peu on perd le fil des jours, on entre dans le quotidien des amants. Le choix d’une séquence si précise de la vie de la peintre était sans doute un défi narratif pour l’auteure, Joséphine Chaffin. En effet, nous sommes loin d’un schéma aristotélicien classique avec début milieu et fin. Or, dès lors qu’on se penche sur des personnages historiques, on peut céder à la tentation romanesque, à des structures préétablies qui assurent l’acquiescement du public. Une des réussites de ce texte est de se situer sur la ligne de crête entre la petite et la grande histoire, de montrer que l’une comme l’autre sont des partitions faites tantôt de vagues et de remous, tantôt de calmes plats. Ainsi, une scène de visite touristique romantique de Venise assez gratuite et dans une veine comique pleinement assumée surgit à un moment inattendu, lorsque la tension extérieure se fait de plus en plus forte.

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Car, en effet, l’harmonie et le cocon du début ne tardent pas à éclater. La pièce repose sur deux forces contradictoires. La première, centrifuge, est celle des amants qui se retrouvent et rêvent que leur bonheur durera à jamais. La seconde, centripète, découle en réalité de la première, lorsque la cachette propre aux ébats se transforme en prison pour Nicholas, surveillé par des espions qui encerclent l’atelier. Au théâtre comme chez Gainsbourg « il n’y a pas d’amour heureux » et la love-story aux airs de films de Sofia Coppola se transforme en huis-clos dramatique.

Une scission s’opère entre les deux amants. Nicholas est contraint de rester « au foyer » tandis qu’Artemisia parcourt les rues de Venise pour vendre ses tableaux et prendre en charge les affaires diplomatiques de son amant – décision qu’elle prend seule. Voilà une situation qui renverse avec élégance les stéréotypes courants … du XVIIème siècle à aujourd’hui. La réussite de la pièce réside dans le fait que la redistribution des rôles n’est pas seulement une bête inversion. Cela n’aurait fait que reproduire des clichés. Au contraire, Les beaux ardents  cherche à introduire de la complexité dans les deux personnages. Nicholas se distingue par sa sensibilité, à la fois artistique et humaine, mais certaines scènes montrent sa violence envers Artemisia. La peintre quant à elle est une italienne fière de ses origines, indépendante et forte, mais peut aussi s’abandonner à son amant et faire preuve de douceur. La complicité qui unit les deux comédien.nes, Clément Carabédian et Marie-Cécile Ouakil, a sans doute contribué à donner naissance à ces deux personnages si nuancés.

La nuance. Voilà le terme qui devait faire se rencontrer Artemisia Gentileschi et l’écriture de Joséphine Chaffin. La première est à la recherche du bleu parfait, la seconde peint avec ses mots le statut d’une femme artiste, nouant l’histoire d’Artemisia à des problématiques toujours actuelles. Ce texte, irrévérencieux sans être grossier, qui oscille entre humour et poésie, est une belle approche du féminisme en tant que lutte pour une représentation plus véridique des femmes et des hommes ainsi que des liens qui les unissent.

Titon du Tillet

 

 

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