War and Breakfast, au Théâtre des Clochards Célestes – Lyon

Poster un commentaire

21 septembre 2017 par nouvellesrepliques

Sélection de 4 courtes pièces de Mark Ravenhill

par La Dôze Compagnie

Distribution : Claire-Marie Daveau, Jessica Deniaud, Marie Devroux, Pierre Laloge, Lucile Marianne, Savannah Rol

Mise en scène : Amine Kidia

Ce premier spectacle de la nouvelle saison théâtrale aux Clochards Célestes a quelque chose qui tient à la fois du puissant coup de poing dans la gueule (l’auteur de War and Breakfast fait partie d’un courant théâtral britannique intitulé « In-Yer-Face ») et du ravageur coup de couteau dans les tripes.

Il y est question, au fil de quatre courtes pièces choisies par la Dôze Compagnie parmi les dix-huit textes composant l’œuvre éponyme de Mark Ravenhill, de ce que vivent, ressentent et font, des personnes plongées dans un contexte de guerre. Et si l’humour n’est pas absent de ces quatre tranches de vie, il est la plupart du temps acide, ironique, incrédule face à l’absurdité ou au ridicule du monstrueux, bien plus qu’il ne relève d’un amusement sincère. Il permet de souffler un peu, de relâcher la pression sous la crispation provoquée par la violence physique, psychologique, émotionnelle de ce qui est donné à voir et entendre.

Dans un dispositif scénique bi-frontal dépouillé, les comédien.nes sont assis au premier rang tel le public, mais comme sur des starting-blocks, prêts à jaillir à l’instant T sur le plateau pour interpréter les quatre histoires qu’ils vont nous proposer de découvrir. Parmi eux, le metteur en scène Amine Kidia annonce très sobrement le numéro de chaque pièce courte, le ou les prénoms de celle.s.eux qui vont jouer, le contexte ainsi que le dénouement. Il désamorce ainsi tout suspense, mettant par là-même en avant les textes eux-mêmes, leur violence, leur cruauté, la vulgarité voulue des personnages, de leurs actes, de leurs attitudes et de leur vocabulaire. Le public n’a plus qu’à encaisser ce qui va suivre de façon brute, sans imaginer un dénouement dont la pré-connaissance accentue même la tension.

Les quatre scènes se succèdent, mettant tour à tour à l’épreuve l’empathie, l’indignation, la pudeur, la commisération du public. L’action se déroule sur le plateau, mais aussi dans les gradins, au contact direct des spectateurs.rices qui sont pris à témoin ou à partie.

Une jeune femme qui se coupe du monde pour échapper à la fureur de la guerre nous donne à voir et à entendre sans retenue la terrible douleur qui l’accable.

Une veuve supporte comme elle peut, entre soumission servile et farouche volonté de préserver un brin de dignité, le violent harcèlement sexuel d’un jeune soldat posté dans sa maison, pour ne pas risquer de perdre une protection indispensable à sa survie et à celle de ses enfants.

Une résistante affamée tente désespérément de faire comprendre à une bureaucrate représentant une puissance étrangère « libératrice » obnubilée par son devoir de faire les choses conformément à une procédure rigide et absurde,  que la véritable urgence est de nourrir la population qui n’a « plus RIEN à manger ».

Une mère, qui sait très bien que les deux militaires venus chez elle ce matin vont lui annoncer la mort de son fils chéri, déverse sur eux des torrents de mots, de provocations, d’insultes, de diversions en tous genres, tout cela pour éviter d’entendre les terribles paroles qui vont l’anéantir.

La mise en scène, le jeu physiquement très engagé de l’ensemble de la distribution, explorent, expérimentent, cherchent les points cruciaux des rapports de force entre les personnages, notamment par une judicieuse exploitation des distances qui les séparent ou les rapprochent, et par une gestion de l’espace scénique englobant le public pour mieux l’impliquer, le happer dans les situations qui se déroulent sous ses yeux.

ravenhill

On est  particulièrement marqué par les interprétations de Lucile Marianne et Savannah Rol, toutes deux bouleversantes dans les deux dernières pièces, dosant avec une grande justesse tantôt une rage presque animale, tantôt une vulnérabilité désarmante et une douleur palpable sans jamais sombrer dans un pathos trop appuyé mais en convoquant au contraire quelque chose d’aussi physique qu’émotionnel, et donc terriblement communicatif.

La mission que s’est confiée la Dôze Compagnie en jouant War and Breakfast est ainsi bel et bien remplie, servant à merveille les textes vitriolés de Mark Ravenhill qui ne sauraient laisser personne indifférent, quitte à en déranger certains pour montrer l’horrible et l’absurde qui émergent chez des gens ordinaires dans un contexte de guerre. On pourrait peut-être simplement regretter que la démarche ne soit pas allée encore plus loin pour jouer à fond l’esprit « In-Yer-Face » dans ce qu’il a de plus choquant visuellement avec l’utilisation par exemple de sang, d’autres fluides corporels divers, ou en accentuant certains aspects obscènes pour augmenter le malaise du public. Mais à contrario, on peut aussi considérer que le choix d’une certaine sobriété voire d’un dépouillement scénique ne fait que renforcer l’impact d’un jeu et d’une mise en scène sans artifices, pour un résultat peut-être moins choquant, mais d’autant plus émouvant.

Charles Lasry

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :