Jusque dans vos bras par Les Chiens de Navarre – Nuits de Fourvière, Lyon

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12 juillet 2017 par nouvellesrepliques

Mise en scène : Jean-Christophe Meurisse en collaboration artistique avec Amélie Philippe

Avec : Caroline Binder, Céline Fuhrer, Matthias Jacquin, Charlotte Laemmel, Athaya Mokonzi, Cédric Moreau, Pascal Sangla, Alexandre Steiger, Maxence Tual, Adèle Zouane

Régie générale et création lumière : Stéphane Lebaleur

Création et régie son : Isabelle Fuchs

Décors : François Gauthier-Lafaye

Création costumes : Elisabeth Cerqueira

 

Les premières minutes du spectacle sont délicieuses : un comédien, tel un M. Loyal décomplexé, vient nous présenter le spectacle qui va suivre. Poétique, sarcastique, il se moque gentiment du public « bourgeois », de l’organisation des Nuits de Fourvière et de sa compagnie, Les Chiens de Navarre. Enfin, dans la lumière du crépuscule de juin, il demande au public dans l’amphithéâtre de fermer leurs yeux pour faire un « noir complet » … Quand on les rouvre, le spectacle a commencé : presque allongée sur un cercueil recouvert du drapeau français, une femme hurle sa douleur, retenue par son mari. Derrière eux, les proches, impuissant.es, assistent à la scène sous des parapluies qui les protègent d’une pluie simulée par le jet d’un tuyau d’arrosage. Puis, le volume de la musique augmente, et une dispute débute alors entre le « mari » et l’un des invités. Une bagarre générale s’ensuit, et les participant.es à l’enterrement, vociférant, frappant, tuant ! passent de l’affectation distinguée à la bestialité la plus stupide. Cette séquence, clownesque et cathartique, nous rappelle de manière extrêmement efficace qu’il n’a pas fallu longtemps pour que « l’unité nationale » vole en éclats après les attentats qui ont secoué notre pays. Après ce démarrage en fanfare, le public, bluffé, est conquis.

On m’avait prévenue : les Chiens de Navarre sont méchamment drôles. Ce sont d’excellents improvisateurs.trices. L’humour est grinçant, truculent. Les comédien.nes s’enlaidissent sans peur, les corps se dénudent, se tordent, comme pris par des impulsions incontrôlables. J’ai ri énormément pendant le spectacle, dégoûtée par une Jeanne d’Arc hideuse cherchant désespérément à se faire dépuceler, fascinée par un taureau gonflable dansant sur un air d’harmonica ou encore émue par des extraterrestres immenses et magnifiques menaçant un cosmonaute au cours d’une scène digne d’un blockbuster américain. Les Chiens de Navarre ont une assise et un potentiel comique presque inégalés sur la scène française. Il est donc frustrant de voir cette incroyable intuition pour la comédie servir un propos si peu convaincant.

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L’improvisation théâtrale peut avoir ce défaut que parfois, elle peut exclure le discours complexe sur un sujet, son approfondissement, elle prend des raccourcis et fait souvent obstacle à la nuance et à la subtilité. Le discours des Chiens de Navarre, car il y en a un et il est politique, est axé sur ce qu’est la France actuelle, sur le repli identitaire de sa population, sur la crise des migrant.es…vastes sujets, difficiles à traiter de manière pertinente dans un spectacle de quatre-vingt-dix minutes qui se veut ébouriffant.

Politiquement, leur démonstration d’une France insensible et raciste est borderline : l’équipe dénonce l’hypocrisie des soi-disant « gauchistes » dans une scène de pique-nique ultra réductrice, elle dénonce la maladresse et parfois la bêtise des employé.es de l’OFPRA, l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides, elle se moque, un peu gratuitement, de l’ignorance de certain.es bénévoles dans les associations d’aide aux migrant.es…soit. Certaines de leurs attaques sont amplement méritées et on rit de bon cœur face à ce miroir tendu vers nos faiblesses. Mais à aucun moment ne sont dénoncées les instances politiques et médiatiques de notre pays. Les « bobos », proies faciles en ces temps de déni, sont moqués de bout en bout mais la critique s’arrête là où elle pourrait gêner : on ne touche pas aux puissant.es, on reste paresseusement dans les limites de l’acceptable, de la facilité.

Enfin, pour revenir sur la polémique de la blackface (le CRAN- Conseil représentatif des associations noires de France – a demandé à J.-C. Meurisse de modifier des scènes problématiques après des plaintes du public) : se grimer en noir pour mettre en lumière, dans un souci flagrant d’autodérision, l’absence de diversité au sein de l’équipe artistique et du public, pourquoi pas ? En revanche, pourquoi engager un comédien noir qui joue le rôle du migrant, du mec sympa joueur d’harmonica…et qui, excepté une plaisanterie malicieuse – « c’est moi qui ai le meilleur grimage ! » -, n’a aucune réplique comique, ne prend pas part à l’exercice d’autodérision, interprète des personnages qui ne sont jamais avilis comme le peuvent être les autres, comme si lui été conféré une sorte de statut plus élevé que seule sa couleur de peau expliquerait et qui en réalité l’exclut du groupe ? Servirait-il de caution à des artistes qui n’assument pas leur pouvoir de subversion ? On joue ici à un jeu très dangereux, et, en l’occurrence, sensiblement problématique au regard du racisme systémique que la mise en scène entend dénoncer. Les Chiens ne sont finalement pas dans la transgression, mais plutôt dans le plus pernicieux des « politiquement correct ».

De ce spectacle visuellement très beau, je garde des images fortes. Malheureusement, extraordinaires comédien.nes servant un discours caricatural et complaisant, les Chiens de Navarre auraient peut-être dû se contenter du geste, sans l’allier à la parole.

Lucie Lalande

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