« Juliette et Justine, le vice et la vertu », Lecture de textes de Donatien de Sade, Nuits de Fourvière – Lyon

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11 juillet 2017 par nouvellesrepliques

Interprète : Isabelle Huppert

Montage de textes : Raphaël Enthoven

Lumière : Bertrand Killy

Parmi toutes les prestigieuses affiches du festival Les Nuits de Fourvière  2017, l’une des plus alléchantes pour les amateur.es de théâtre était cette lecture de textes de Sade par Isabelle Huppert. En effet, la perspective de voir et d’écouter celle qui est l’une des plus connues et reconnues dans le monde entier parmi les actrices françaises, lisant des morceaux choisis de deux des plus sulfureux romans du « divin marquis » de Sade, dans le superbe cadre du Théâtre romain de Fourvière, était particulièrement enthousiasmante.

L’idée du philosophe Raphaël Enthoven de faire un montage d’extraits de « Justine ou les Malheurs de la vertu » et de « l’Histoire de Juliette ou les Prospérités du vice » comme un dialogue entre les deux sœurs aux tempéraments si opposés, et de les faire parler toutes deux à travers la voix d’Isabelle Huppert, était particulièrement judicieuse. En effet, il était évident, tant au vu de son impressionnante filmographie que de sa très conséquente carrière théâtrale, qu’elle était capable d’incarner avec conviction tant les personnages bons et bienveillants que ceux au caractère plus trouble défiant la moralité. De même, le procédé permet de mettre en lumière le caractère profondément humain et donc commun de la dualité de l’âme, chacun recelant en soi les germes à la fois de la bonté et de l’abnégation, et ceux de l’égoïsme, de la perversion et du cynisme.

Le soir tombant sur le Théâtre romain, et l’atmosphère se rafraîchissant quelque peu, le public frissonne lorsque se fait entendre la voix de la comédienne, encore absente pour le moment de la scène sur laquelle on ne peut voir qu’un pupitre et, un peu à l’écart, un fauteuil. En une courte introduction, elle annonce, la voix encore peu assurée et agacée par un chat dans la gorge, l’édifiant récit des infortunes de Justine et des dépravations de Juliette, deux jeunes sœurs mises à la porte du couvent dans lequel était assurée leur éducation, suite à la ruine et au décès de leur père. On est un peu interloqué et inquiet en entendant la gêne vocale de l’actrice, et on croise les doigts pour que le flottement de ce début de spectacle ne dure guère…

Puis, Isabelle Huppert entre en scène, très élégante dans une simple mais belle robe rouge, livret à la main qu’elle va poser sur le pupitre, et, sous l’apparente assurance qu’elle projette, on décèle une certaine nervosité, comme celle d’une jeune comédienne qui n’aurait pas encore bien l’habitude de se retrouver face à un public si nombreux dans un cadre si majestueux. Ce trac est assez rafraîchissant et attendrissant à voir chez une actrice d’un tel calibre. Mais très vite, les pieds solidement ancrés au sol, elle entame la lecture, et alors sa présence et son expérience font immédiatement la différence. On voit et on entend que c’est là une femme qui a du métier et de la maîtrise.

Le récit et le dialogue commencent, et Isabelle Huppert passe avec art et talent d’un personnage à l’autre, non seulement de Justine à Juliette et vice-versa, mais incarnant également plusieurs autres figures, comme par exemple l’homme auquel leur père doit sa ruine, et qui explique à la plus jeune et la plus innocente des deux sœurs à quel point il est fier et bien aise d’avoir accompli cet acte sournois et ô combien profitable, distillant avec délectation les premières perles de sadisme de la soirée, rehaussées par les protestations et supplications naïves de Justine. Juliette quant-à-elle en voit l’art et la nécessité, et loin de se morfondre d’un tel désagrément et d’être assujettie au bon vouloir d’un personnage libidineux, elle décide d’en faire une opportunité et devance même avec amusement et plaisir les sollicitations sexuelles auxquelles elle ne saurait manquer d’être sujette ! La comédienne fait à merveille vivre et exister, pour le plus grand plaisir du public, les différents personnages, opérant de subtils mais efficaces changements dans son ton de voix, dans son attitude corporelle, dans sa diction et le rythme de sa lecture. Lorsque l’innocente Justine s’exprime, elle est nimbée d’une douce lumière bleue qui sied parfaitement à sa délicatesse, à son tempérament calme et bienveillant et à sa naïveté. A l’inverse, Juliette et son tempérament de feu s’expriment dans une lumière rouge faisant flamboyer davantage la robe de la comédienne, qui laisse alors s’épanouir l’amusement de la plus « libérée » des sœurs, affichant une moue cynique et se moquant de Justine et de ses effarements face à la cruauté du monde et des gens entre les griffes desquels elle ne cesse de tomber, ou de se jeter suivant les points de vue.

On se prend au jeu. La plus pieuse et innocente des sœurs, incarnée avec une sincérité désespérée par Isabelle Huppert, est si crédule et, comme on dirait de nos jours, « nunuche », et les mots que Sade fait sortir de sa bouche lorsqu’elle découvre, abasourdie, la dépravation, la cruauté, et le caractère démesuré des outils au service des outrages que ceux qui la tiennent en leur pouvoir s’emploient à lui faire subir, sont si ridiculement risibles, qu’on s’amuse tout comme Juliette à se moquer d’elle et de la facilité avec laquelle elle se fait à chaque fois piéger ainsi que de sa stupéfaction quand elle réalise qu’elle va encore être l’impuissant jouet des caprices de ses tortionnaires. C’est là le génie de la perversité du marquis que de parvenir à nous rendre complices par le rire de ce que subit la pauvre Justine… Jusqu’à ce que la comédienne, dans les moments les plus terribles, exprime crûment et avec une grande sincérité l’atroce souffrance vécue par la pauvre jeune fille ; alors, un malaise se répand à travers le public, les rires qui se faisaient entendre quelques instants auparavant à peine s’étranglent, et on réalise soudain, on se souvient en fait, qu’au-delà des mots et de leur bel ou amusant agencement, c’est de viol et de torture dont il est question, qu’il s’agit d’un être humain qui subit quelque chose de profondément insupportable dont on est témoin, même si on sait que ce n’est qu’une lecture et une fiction… L’émotion est alors palpable dans les gradins de pierre du théâtre.

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Puis, à peine remis du déchirant récit de Justine, on ne peut que céder à nouveau devant l’art littéraire de Sade et le talent d’Isabelle Huppert, qui nous refont presque immédiatement de nouveau sourire et rire par les récits des aventures et les réflexions de Juliette, celle qui a décidé de se libérer de toutes considérations morales pour ne vivre que de plaisir et de jouissances diverses et variées. Telle une précurseuse d’un certain féminisme, elle s’affranchit de toutes considérations de genre pour s’assurer, une position sociale aisée ainsi que l’exercice du pouvoir. Elle n’hésite pas à user de ses atours et de sa séduction pour se procurer plus de plaisir et de confort, mais ne se laisse jamais assujettir à une position de dominée. Elle profite au contraire de la faiblesse et de la crédulité de ceux qui ont le tort de la considérer comme une faible femme, pour se débarrasser d’eux et s’emparer de leurs biens. De même, elle se révolte contre tout ce qui voudrait contrôler son comportement, à commencer par la morale et la religion. Ce qui donne lieu au développement d’une pensée philosophique et d’une réflexion poussée au sujet du rôle de la religion et du concept d’être suprême dans la société. Juliette est violemment opposée à ces notions, qu’elle considère comme antinaturelles, et responsables du maintien d’une certaine médiocrité au sein l’espèce humaine. En effet selon elle, et donc selon Sade, limiter le champ des actions des humains par des considérations religieuses et des interdits moraux, et brider autant que possible leurs instincts, responsables de leurs pulsions et de leurs désirs, est un véritable crime contre la nature et l’élévation de l’espèce. Et la jeune femme pousse même cette réflexion jusqu’à y inclure la loi et l’ordre public, inutiles selon elle puisqu’empêchant les humain.es d’atteindre leur plein potentiel. Elle justifie le crime et la loi du plus fort ainsi que la cruauté, qui sont selon elle les inclinations naturelles de l’âme humaine. Comme dans la nature, il serait normal et nécessaire que parmi les humain.es il y ait des fort.es et des faibles, des puissant.es et des opprimé.es, des tortionnaires et des victimes. Et, au-delà de ce que ce discours peut avoir de choquant pour certain.es dans ses acceptions les plus extrêmes, l’intelligence, l’humour et la verve avec lesquels il est développé par Sade, dit par le personnage de Juliette, et lu par la comédienne Isabelle Huppert, le rendent terriblement amusant et séduisant !

Au terme d’une heure et quart de spectacle, et au travers du récit des cruelles infortunes de la vertueuse Justine et des aventures pleines de jouissances et des réflexions philosophiques et métaphysiques de la « vicieuse », ou plutôt cynique Juliette, on a en fait effectué un voyage au travers de l’âme humaine et de sa dualité, du permanent combat intérieur entre la volonté de faire le « bien » et l’attrait du « mal », entre le désir d’une liberté totale et absolue et le poids de la conscience et des valeurs morales… On s’est moqué de la naïveté de Justine, mais on a aussi été bouleversé par sa souffrance viscérale, et on a ressenti une profonde pitié face à son sort injuste. On s’est amusé de la folle et joyeuse liberté de Juliette, de ses frasques sexuelles, et on a admiré sa force de caractère, mais on a également été horrifiés malgré les rires par l’implacable cruauté et le mal auxquels elle s’adonne sans aucune honte…

Malgré le chat dans la gorge, qu’Isabelle Huppert a bien vite chassé, et quelques trébuchements de-ci de-là sur quelques mots, dus à un texte volontairement non totalement su par cœur mais lu et joué à un rythme soutenu pour donner à la riche langue de Sade des accents naturels d’oralité, cassant par endroits le style et la forme des phrases pour en faire quelque chose de parlé, on a passé un excellent moment de théâtre, à la fois divertissant, émouvant, et porteur de réflexions profondes. Le public, conquis, l’a d’ailleurs bien exprimé à la comédienne, la faisant revenir sur scène à plusieurs reprises pour une longue standing ovation accompagnée d’enthousiastes lancers de coussins et de bravos. Les fans de Sade ont adoré Huppert. Les fans d’Huppert ont adoré Sade… Et nombre d’entre elleux vont sans doute se plonger au cours des semaines estivales à venir dans les sulfureux écrits du « divin marquis ».

Charles Lasry

 

Charles Lasry

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