L’Homme qui valait 35 milliards/ Nuits de Fourvière, Lyon

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6 juillet 2017 par nouvellesrepliques

D’après le roman de Nicolas Ancion

Conception et mise en scène : Collectif Mensuel

Avec : Sandrine Bergot, Quentin Halloy, Baptiste Isaia, Philippe Lecrenier, Renaud Riga

Collaboration artistique : Elisabeth Ancion

Scénographie et costumes : Claudine Maus

 

Richard Moors, artiste plasticien liégeois, saute sur l’opportunité d’un poste de professeur aux Beaux-Arts pour poser sa situation singulière d’artiste. Mais le doyen, représentant d’une institution qui a besoin de preuves artistiques, invite Richard à créer une œuvre sensationnelle afin qu’il puisse appuyer sa candidature auprès du conseil décisionnaire. Richard se prend au jeu et cherche une idée révolutionnaire. Après maint détours et retours, écumant le répertoire des performers.euses, des idées lui viennent par dizaines mais elles sont jugées soit trop, soit pas assez ; elles seraient ternes en somme. L’artiste cherche alors dans la source d’inspiration populaire : la télévision. C’est là que l’Idée lui vient. Une fortune internationale indienne, un géant de la sidérurgie, Lakshmi Mittal, décide de fermer une de ses entreprises à Liège, et donc, par la même occasion, met à la porte 1300 personnes. Richard décide donc de faire une œuvre contestataire tout à fait originale : enlever Lakshmi Mittal et lui faire refaire des œuvres performatives existantes telles les Maryline de Warhol et les lui faire signer « Mittal ». Bien évidemment, rien ne se passe réellement comme prévu. C’est de là que naît le génie de ce spectacle car au-delà de la forme qui traite un sujet qui tristement se répète partout dans le monde, il existe là une véritable profondeur et richesse humaine : on parle de la place de l’artiste dans une société où tout s’achète et se vend, on parle de conditions humaines dans une société où les process ont le vent en poupe. Dans ce spectacle, on parle de désertification de la culture, des villes, des richesses et tout simplement de la pensée.

Ici l’artiste, dans sa recherche folle, veut montrer que l’art doit être accessible à tous.tes, partagé et pratiqué : la création à la portée de toutes et tous constitue ce qui reconnectera ce monde fou et malade de sa folie.

« L’art doit aller aux gens et non les gens à l’art » – Cette phrase de Richard peut apparaître didactique, peut accompagner le spectateur à se dire « ah oui, c’est vrai, c’est bien, il faut faire ça, parce que ça c’est moins bien, etc. », mais tout ceci est très vite balayé par une autre question : l’artiste doit-t-il vendre son art pour le faire apprécier à tout le monde et surtout à celleux qui ont la main sur sa situation financière ? L’art doit-t-il se vendre pour vivre ou rester libre? Ces questions ne se posent pas qu’à l’artiste mais pour tout type d’activité : aux salarié.es licencié.es de l’entreprise, aux journalistes qui accompagnent Richard, etc.

Alors que tous les préparatifs du plan de Richard sont prêts, il apprend que le poste de professeur qu’il convoitait a été donné à un autre, plus connu et reconnu que lui. Le spectacle s’arrête, tout s’arrête et Richard annule tous ses préparatifs. Par la même occasion, il s’annule lui-même. Alors que tout lui semble perdu, la rage s’empare de lui. Richard, pendant près de dix minutes, explose dans une longue litanie revendicative : il emmerde tout et tout le monde, du plus petit au plus grand, du plus bête à la plus intelligente. Il s’insurge contre la facilité et le laxisme de nos vies intenables, lamentables où politiques, journalistes et citoyens.nes ne font presque rien si ce n’est fatalement accepter. Il parle de la peur, il parle de la crise, il parle d’art qui n’est pas art. Au climax, Richard prononce la phrase qui est la plus importante de toute « J’emmerde Richard Moors, moi, moins bon qu’un moins que rien ! ». Un temps chargé de sens est posé : presque tout est dit. Jusqu’où est-on poussé à survivre ? Quelle dignité au-delà de tout ? Comment peut-on et accepte-t-on que certains.es se sentent « moins bon qu’un moins que rien » ? Des questions que chacun.e peut se poser, à laquelle i.elle s’identifier mais qui dans le champ de la pensée, trouve rarement de réponses franches et tranchées. Richard, lui, trouve sa conclusion : « C’est pas un député de merde qui va me dire ce qu’on doit faire ! ». Et là où la peur rattrape, ici la révolte rengaillardise le cœur et le pousse à l’action.

Un des effets les plus forts du spectacle est la vidéo des salarié.es de l’entreprise Arcelor-Mittal. Ielles sont tous.tes au sol, nu.es, avec leur ex-patron kidnappé qui se tient debout et droit. L’image se met à bouger, les personnes se lèvent, peu à peu, et se dressent aux côtés de Lakshmi Mittal, qui lui, ne bouge pas, résigné. Il y a dans cette image une force politique qui sait nous dire clairement « vous nous avez pris nos vies non notre dignité » puis « vous marchez sur nos corps, votre fortune vient de notre labeur et vous nous jetez comme des moins que rien ». Tout est dit, et les doigts se pointent sur ce qui dicte aujourd’hui nos vies : les lois du commerce et de l’argent.

arcelor

Dans ce spectacle, tout est à sa place, musiciens / chanteurs.euses / acteurs.rices nous accompagnent dans un conte de la vie moderne, rythmé de leurs mélancolies et de leurs frénésies. La scénographie minimaliste est percutante. L’aspect vidéo accompagne très justement ce triste récit qui nous est livré.

Le moment le plus intense reste à mon sens, celui de la fin, alors que le projet est mené à son terme mais que la situation échappe à nos ravisseurs.seuses du dimanche et que Mittal s’enfuit. Tout espoir est perdu pour les hommes et femmes face à une justice des financiers qui ne les ratera pas ; mais la création, elle, a vu le jour et il faut la célébrer.

Alors que sur la scène est projeté l’ensemble des œuvres performatives refaites par Mittal, la musique devient transcendantale et la scène devient une sorte de lieu rituel qui vient porter par des danses possédées, toute la création à un rang inatteignable par l’Homme. Elle est protégée, elle ne sera pas censurée, elle sera diffusée et elle a été faite par toutes et pour tous. Cette danse quasi totémique est si puissante que lorsque le noir final se fait, il y a un temps avant que les applaudissements retentissent.

Certains.es diront de ce spectacle qu’il est trop didactique, que les ficelles sont trop grosses. En apparence peut-être, néanmoins, ce spectacle est plus que jamais d’actualité et il sait raconter avec poésie, engagement et humour, la folie qui touche un monde où l’argent et la prise de risque vont de pair.

C’est donc ici une réussite à mon avis. L’homme qui valait 35 milliards est une adaptation percutante, qui sait porter un regard à la fois acerbe sur la désindustrialisation et la misère qu’elle engendre mais aussi un regard juste sur la responsabilité que chacun.e d’entre nous tenons dans ces situations dramatiques.

Sylvain Mengès

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