Seuls – Tnp, Villeurbanne

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27 mai 2017 par nouvellesrepliques

Texte, mise en scène, jeu : Wajdi Mouawad

Harwan, un étudiant Montréalais, prépare dans une chambre solitaire sa soutenance de thèse. Celle-ci est consacrée au « rôle du cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage »… Tout un programme ! Mais là où le bât blesse, c’est qu’il ne parvient pas à trouver une conclusion à son travail de recherche, qui compte déjà plus de 1500 pages, et qu’il ne voit pas comment sortir de son impasse. Un évènement inattendu, le décès d’un enseignant de l’Université dans laquelle il élabore sa thèse, va cependant le forcer à prendre les choses en main et à sortir de la confortable léthargie dans laquelle il comptait achever son travail, puisqu’une soutenance anticipée lui garantirait quasiment à coup sûr l’opportunité de récupérer la chaire d’enseignement nouvellement vacante…

Wajdi Mouawad se met presque à nu dès le début du spectacle, puisque c’est en caleçon « boxer » noir qu’il entre en scène, s’excusant presque de prendre la parole pour présenter sa thèse. Il s’agit en fait du personnage, Harwan, qui s’exerce dans un décor dépouillé : un lit, un ordinateur relié à de petites enceintes pour la musique, un bureau, un téléphone, quelques cartons, un mur avec une fenêtre unique au-dessus du lit… Très vite, on se dit qu’il y a beaucoup de Wajdi en Harwan. Tous deux sont nés au Liban, qu’ils ont dû fuir avec leur famille quand ils étaient encore enfants. Tous deux sont férus de théâtre. Tous deux ont une relation complexe avec leur famille et leurs origines, le cul entre deux chaises, entre l’affection pour leurs proches, et l’agacement face à la nostalgie, exagérée à leur sens, pour le paradis fantasmé de leur pays d’origine. Et tous deux ont perdu leur langue maternelle, oublié l’Arabe de leur enfance, en se plongeant dans la culture francophone de leur pays d’accueil. Ce n’est donc pas un hasard si la thèse d’Harwan explore la question de l’identité, si importante chez Mouawad. Est-on défini par ses origines, ou peut-on n’être que tel qu’on se construit ?

Clairement, Harwan a choisi la seconde option. Il n’a certes pas coupé les ponts avec sa famille, puisqu’il parle à sa sœur et à son père (dont les voix sont celles de Nayla et d’Abdo Mouawad) au téléphone, mais il est un jeune homme très indépendant, qui vit sa vie de son côté, qui contrairement à eux parle la langue française sans la moindre trace d’accent libanais, qui ne possède aucun objet renvoyant à ses origines géographiques, qui semble ne rendre visite à son père que par obligation, comme une corvée dont il doit s’acquitter au moins une fois de temps en temps, sachant qu’il devra endurer les mêmes discours idéalisant le passé, dénigrant le présent, oubliant la guerre et les horreurs qui les ont forcés à fuir sa terre natale…

Pourtant, sa vie à lui est loin d’être folichonne. Il se retrouve dans cette chambre à la suite d’une rupture qu’il n’a pas encore vraiment digérée, et il semble y vivre plus ou moins en ermite, sans traces d’une vie sociale particulièrement épanouie, dans la solitude studieuse de l’étudiant chercheur totalement absorbé par sa thèse. Une vie somme toute comme entre parenthèses.

C’est la vidéo qui dévoile à quel point son esprit souffre de cette solitude. En effet, via un ingénieux système de projection, un double de Harwan apparaît, telle une projection de son moi intérieur qui semble vouloir s’évader à travers la fenêtre, ou encore poignarder son incarnation matérielle lorsqu’elle n’est pas en adéquation avec ses émotions et ses aspirations.

De même, ses difficultés de communication avec le monde extérieur sont particulièrement bien mises en scène grâce au téléphone qu’il ne parvient pas à faire fonctionner correctement, et qui déclenche le répondeur sans même faire résonner la moindre sonnerie. On le voit alors écouter, avec plus ou moins de sympathie selon l’interlocuteur, les messages que lui laissent ceux qui cherchent à le joindre. Et on se demande si Harwan est simplement la victime du dysfonctionnement du téléphone, ou s’il est complice dans sa propre difficulté à communiquer, à établir une véritable connexion avec le monde, car après tout, quoi de plus simple que de changer de téléphone ? On ne lui en fait cependant pas vraiment reproche, car on se souvient avec indulgence du jeune adulte qu’on a soi-même été, et l’identification est d’autant plus facile que le personnage est attachant et drôle. On sourit et on rit bien souvent à ses tergiversations et à ses réflexions sur lui-même et sur son environnement. Le personnage est à la fois pathétique et brillant, tragique et amusant… Bref, profondément humain jusque dans ses défauts.

seuls

credit Thibault Baron

C’est lorsqu’il se prépare à partir en voyage pour rencontrer le sujet même de sa thèse, Robert Lepage, à Saint Pétersbourg où il va présenter un nouveau solo (sic), que s’opère un premier basculement. Harwan apprend que son père est malade, hospitalisé sans connaissance, et que rien ne garantit qu’il survive. Son déchirement est alors profondément touchant, quand il renonce finalement à sa posture qui le voulait jusque-là très indépendant et occidentalisé, pour tenter de rétablir un véritable contact avec ce père qu’il n’est pas prêt à laisser partir sans avoir vraiment, et sans filtre, communiqué avec lui. Si l’humour ne disparaît pas totalement alors, puisqu’aux médecins qui lui conseillent de continuer à parler à son père « comme avant », dans sa langue maternelle, il répond que son Arabe, oublié depuis longtemps, « risque d’aggraver son coma », sa tentative sincère, ses efforts manifestes pour retrouver les mots qui pourraient l’atteindre, sont bouleversants ! Mais là encore, une barrière subsiste malgré tout…

Ce n’est que plus loin dans la pièce, au prix d’une ultime et douloureuse révélation, que s’opère l’ultime et véritable basculement, non seulement dans l’esprit et l’attitude du personnage de Harwan, mais également dans la mise en scène elle-même. La solitude, l’isolement n’étant plus supportables, il s’adonne à une sorte de danse cathartique, où les lumières, les couleurs, les sons se mêlent. De même, c’est là que la frontière entre Harwan et Wajdi est la plus floue, les deux hommes semblant se confondre dans une rage à la fois destructrice et créatrice. Le décor se déplie, et Mouawad le transforme de plus en plus, y appliquant, sans pinceau mais avec tout ce qui lui tombe sous la main, de la peinture de toutes les couleurs, devenant lui-même le peintre, la toile et le pinceau à la fois. On peine tout d’abord à y trouver un sens… Mais la force des images, de l’engagement physique total d’un comédien qui semble habité, voire possédé, remédient bien vite aux premiers doutes.

D’autant plus que progressivement, petit à petit, se dessinent l’intention, la direction recherchée, le sens de ces mutilations et de cette rage créatrice. Jusqu’à la disparition à travers un tableau… A moins que ce ne soit en fait un retour…

Charles Lasry

 

Charles Lasry

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