Sganarelle et Le Mariage Forcé – Théâtre des Clochards Célestes, Lyon

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24 mai 2017 par nouvellesrepliques

 

Compagnie La nuée

Distribution : Marie Berger, Ludmilla Coffy, Guillaume Col, Aurélien Métral, Louise Paquette – Mise en scène : Marie Berger et Louise Paquette

 

La compagnie La Nuée propose, en un seul et même spectacle, de nous faire découvrir deux courtes pièces de Molière, assez peu connues. Dans chacune d’entre elles, un personnage nommé Sganarelle est confronté à l’éternelle crainte liée au mariage : celle d’être cocufié. Ces deux personnages homonymes sont cependant assez différents : le Sganarelle du « Mariage Forcé » est un homme vieillissant qui n’a encore jamais « pris femme » mais est pris d’affection pour la jeune et belle Dorimène, qui compte bien tirer avantage de cet intérêt, tandis que le Sganarelle de la pièce éponyme est un bourgeois dans la force de l’âge, marié mais qui tient son épouse pour acquise et la néglige en conséquence, et qui va, à la suite d’un amusant quiproquo, se croire cocu et chercher vengeance.

Si le nom de Sganarelle est récurrent dans l’œuvre dramatique de Molière, puisqu’on le retrouve dans sept de ses pièces associé à des personnages différents, il est intéressant de constater que celles choisies par La Nuée mettent en scène deux Sganarelle dont les actions correspondent au sens de la racine italienne du nom en question, puisque « sgannare », qui signifie littéralement « dessiller », peut être plus largement interprété comme « amener à voir ce qu’on ignore, ou ce qu’on veut ignorer »… Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce spectacle : des personnages qui se débattent pour obtenir des réponses qui se dérobent à eux, créant tout un tas de situations plus hilarantes les unes que les autres.

« Le Mariage Forcé », qui constitue la première partie du spectacle, nous présente donc un vieux et riche bourgeois nommé Sganarelle, qui se targue de « (vouloir) imiter (son) père et tous ceux de (sa) race, qui n’ont jamais voulu se marier », une épouse n’étant d’après eux que source de tracas. Mais, charmé par la beauté et la jeunesse de l’espiègle Dorimène, il envisage contre la raison et les conseils de son ami Geronimo, de finalement renoncer à son bien-aimé célibat. La jeune femme quant-à-elle, voyant bien le gain financier que pourrait entraîner pour elle une telle hyménée, profite de ses charmes pour finir de séduire le vieillard, tout en assurant son amant, Lycaste, que l’union ne saurait durer plus de six mois compte tenu de l’âge avancé du futur époux, ni les empêcher de se livrer à leurs habituels batifolages. Manquant cela dit d’un peu de discrétion, elle met involontairement la puce à l’oreille à Sganarelle, qui commence à se méfier et cherche conseil auprès de philosophes et de bohémiennes pour découvrir s’il ne risque pas d’être cocufié, et s’il peut donc se marier sans crainte ou plutôt chercher un moyen d’esquiver l’union promise.

Une scénographie simple mais bien réfléchie, et une mise en scène moderne mais respectant à la lettre la sublime langue de Molière et ses trésors, assurent à la pièce un dynamisme et un potentiel comique puissants. La pièce capte l’attention et l’intérêt du public, y compris des adolescent.es présent.es dans la salle qui auraient pourtant pu être mis à distance par le côté très littéraire du texte original, grâce à la qualité d’interprétation des comédiennes et des comédiens, ainsi qu’à une esthétique relativement contemporaine. Ainsi, le père de la promise Dorimène, Alcantor, interprété avec autorité ainsi que plusieurs autres personnages masculins du spectacle par l’excellente Marie Berger, vêtue de noir et s’aidant d’une canne pour se déplacer, ne manque pas de faire penser au père de famille corse, prêt, malgré une prétendue indulgence, à toutes les intimidations pour faire tenir parole à celui qui s’est engagé à épouser sa fille. De même, Ludmilla Coffy campe avec panache Alcidas, le frère de la promise, qui sous des dehors nonchalants et amicaux, n’hésite pas à rosser sévèrement Sganarelle lorsque celui-ci fait mine de vouloir se dédire… La comédienne est également hilarante lorsqu’elle incarne plus tôt un philosophe à l’aspect et à la gestuelle saugrenus, et dont les propos sibyllins cachent des vérités incompréhensibles pour le pauvre Sganarelle.

On apprécie particulièrement la conclusion de cette première courte pièce, qui, tordant le cou à une prétendue bonne morale, inverse le traditionnel rapport de force entre les sexes voulant que l’homme domine et que la femme suive et serve, et place en définitive le pouvoir entre les mains de la femme libérée que représente Dorimène. Peu importe que ses motivations et ses méthodes soient « impures » ou amorales ! Elle sait ce qu’elle veut et comment l’obtenir, ne se contente pas d’être l’objet d’un quelconque désir, et finalement, tant mieux pour elle !

sganralle

« Sganarelle ou le cocu imaginaire », qui constitue la seconde partie du spectacle, nous propose une situation autrement plus complexe que celle du « Mariage Forcé ». En effet, dans la même histoire ce sont plusieurs personnages à la fois qui sont la proie de leurs peurs et de leur imagination car ils sautent prématurément à des conclusions erronées en sur-interprétant des bribes de conversations ou des situations aperçues de loin…

Célie est éprise de Lélie, qu’elle était destinée à épouser, mais son père le bourgeois Gorgibus décide de la marier en fin de compte à Valère qui semble être un meilleur parti. Désespérée, elle perd connaissance et est secourue par Sganarelle, qui la ramasse et la transporte chez elle pour la faire soigner. Mais sa femme qui a surpris la scène de loin s’imagine qu’ils ont une liaison, et sort pour les confronter. Cependant en leur absence elle tombe sur le portrait de Lélie, que Célie a malencontreusement laissé tomber, et qu’elle trouve fort bien fait… De retour, Sganarelle s’imagine à son tour être trompé par sa femme, et s’irrite contre Lélie quand celui-ci fait son apparition à la recherche de sa promise. Ses paroles confuses font croire à ce dernier que Célie a été mariée à Sganarelle, et se croyant lui aussi trahi, il manque de défaillir ! De malentendus en quiproquos, chacun s’imagine être le dindon de la farce, Célie croyant à son tour que Lélie fricote avec la femme de Sganarelle qui lui est venue en aide.

Véritable tourbillon de situations aussi drôles qu’improbables, cette seconde pièce est un petit bijou de mise en scène et de direction d’acteurs. Dans un rythme maîtrisé et sans aucun temps mort, les séquences habilement chorégraphiées se succèdent, entretenant une intrigue qui malgré sa complexité est indéniablement délectable.

On s’amuse terriblement à voir Guillaume Col jouer un Sganarelle à qui la bienveillance va jouer des tours, et dont la fierté blessée l’entraîne vers un affrontement dont il n’a aucune chance de sortir vainqueur. On est immanquablement séduit par la pétillance de Louise Paquette qui incarne l’épouse de Sganarelle avec une force de caractère mais aussi une grivoiserie réjouissantes. Marie Berger quant-à-elle, s’illustre à nouveau dans un rôle masculin, celui du fiancé Lélie, charmeur, mystérieux, ténébreux, fougueux… Elle démontre là une véritable prédisposition à jouer de façon convaincante des rôles d’hommes, avec toute la virilité et la force que cela implique. Et que dire du splendide jeu d’Aurélien Métral qui, déjà excellent en Sganarelle dans « Le mariage Forcé », est simplement ici à hurler de rire dans le rôle d’un sage hurluberlu qui pousse tous les autres personnages à aller au-delà des apparences pour découvrir la vérité plutôt que de s’engager dans une voie funeste basée sur de fausse prémisses ? Il est incontestablement dans « Sganarelle ou le cocu imaginaire » non seulement le ressort comique le plus puissant, mais également la puissante voix de la raison, alliant ainsi deux caractéristiques traditionnellement opposées : la folie et la sagesse.

C’est ainsi une nouvelle fois tout l’art de Molière à créer des situations folles et incroyablement drôles à travers une écriture et une langue sublimes, qui est admirablement servi par le travail de la compagnie La Nuée, qui en revisitant son œuvre avec une approche moderne mais aussi un immense respect, la rend accessible et jubilatoire non seulement pour les amateurs du théâtre classique, mais aussi pour des adolescents qui en découvrent ainsi toute la richesse.

« Sganarelle et le Mariage Forcé » est donc une indéniable réussite, un spectacle qui réjouira tous les publics, tout en portant avec subtilité une réflexion sur la vérité ainsi que sur les rapports entre les hommes et les femmes, mais sans jamais être moralisateur ou ennuyeux. Bien au contraire, alliant le génie de la langue de Molière à l’inventivité d’une mise en scène enlevée et toujours juste, il captivera ses spectateurs.rices du début à la fin et les fera rire à gorge déployée pour leur plus grand plaisir !

Charles Lasry

 

Charles Lasry

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