Le Musée du Moi – Théâtre Kantor, Lyon

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6 mars 2017 par nouvellesrepliques

 

Création du Collectif ILLES

Avec Marion Godon, Adrien Pont, Élise Rale, Coppélia Truc et Dimitri Valiau

 C’est à un spectacle hybride que nous convie le Collectif ILLES, avec « Le Musée du Moi », puisque nous sommes tout d’abord invité.es, avant d’entrer dans le théâtre, à déambuler devant une expo dédiée à ses trois personnages principaux, M., A., et L.

Chacun.e nous est présenté.e à travers une photographie glamour et divers objets personnels liés à leur célébrité, ainsi que dans un montage vidéo d’images où leurs poses reprennent les clichés de la télé-réalité et les codes des réseaux sociaux.

Le trio de « stars » fait ensuite son apparition, proposant aux spectateurs et spectatrices de prendre des « selfies » avec eux, les plaçant d’emblée dans la position de fans venu.es admirer leurs idoles.

Nous emboîtons le pas aux comédien.nes, prenons place dans le théâtre, un « présentateur » nous invite, contrairement à ce qui est la tradition, à conserver nos téléphones portables allumés et à ne pas hésiter à prendre des photographies tout au long du spectacle. Le public semble un peu déstabilisé par cette proposition, ne sachant pas vraiment si elle est à prendre au pied de la lettre ou si elle fait partie de la fiction à laquelle il est venu assister… Circonspection mais aussi amusement se répandent assez vite dans la salle, encouragée à s’animer et à manifester son enthousiasme comme sur un plateau de télévision !

Le plateau est divisé en deux espaces distincts : une large estrade sur laquelle se dérouleront toutes les séquences « publiques » de la fiction, et sur les côtés un espace « coulisses » dans lequel les personnages évoluent lorsqu’ils ne sont pas « en live », mais où nous pouvons les observer, en voyeurs que la mise en scène fait de nous.

Les trois personnes-objets que sont M., A., et L., sont en fait les otages volontaires d’un système qui érige la popularité en seule valeur qui importe. Otages qui se délectent lorsqu’une voix-off annonce le nombre de « followers » que leur communauté a gagnés grâce à telle photo, à telle vidéo ou à tel « hashtag », faisant d’eux des icônes superficielles, victimes inconscientes d’un flagrant syndrome de Stockholm. Mais évidemment, là où le bât blesse, c’est lorsque l’une ou l’un d’entre eux laisse le vernis de la superficialité se craqueler un peu pour laisser voir sa vulnérabilité. La réaction des « followers » que nous sommes censés être ne se fait guère attendre, et alors que leur popularité baisse au profit d’autres icônes modernes, leur statut au sein du Musée du Moi se détériore, révélant la pression subie, la menace de retour à l’anonymat des gens du commun s’ils ne montrent plus des visages radieux malgré l’adversité, en imperturbables modèles qu’ils sont censés être. Se dévoilent alors la vénalité des personnages, leur jalousie, la violence qu’ils sont prêts à reporter sur ceux qu’ils considèrent, à tort ou à raison, comme responsables de leur possible déchéance…

musee-du-moi

Si l’idée qui sous-tend ce « Musée du Moi » est intéressante parce qu’elle propose de décortiquer les mécanismes modernes de la célébrité liée à l’activité normative et calibrée sur les réseaux sociaux ainsi que sa vacuité et ses effets pervers, on ne peut s’empêcher, à l’issue des trois petits quarts d’heure de la représentation proprement dite, de penser « Ah ! Non ! c’est un peu court, jeunes gens ! On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses plus pertinentes. » (Mes excuses à Edmond Rostand, mais je n’ai pas pu résister…) En effet, à l’image de ses trois personnages principaux et de leur superficialité, le Collectif ILLES semble ne faire là que gratter la surface d’un sujet qui aurait mérité une exploration plus approfondie et plus féroce. Tout va trop vite, et les enjeux n’ont pas le temps de se développer avec subtilité et de façon progressive. Ainsi, les émotions des protagonistes sont trop rapidement exacerbées alors qu’une mise en scène moins pressée leur aurait sans doute permis une évolution plus naturelle et donc plus viscéralement touchante. De même, on aurait apprécié de voir davantage de séquences où l’outrance des impératifs liés à l’immédiateté des réseaux sociaux  et de la télé-réalité les aurait poussés à aller plus loin  dans la dégradation de leur dignité, telle la machine à broyer les personnalités qu’ils peuvent être. On aurait aimé une extension de l’idée à une société fictive dans laquelle la popularité liée à ces diktats ferait radicalement changer les rapports humains à l’extérieur même de la bulle qui nous est présentée, comme par exemple dans un excellent et glaçant épisode de la série britannique « Black Mirror », où chaque personne note en temps réel tous ceux qu’elle croise, ce qui fait grimper ou dégringoler leur statut social global et conditionne donc leur accès à différents services mais aussi le respect qui leur est montré ou non dans la vie de tous les jours, faisant de ceux et celles qui ne rentrent pas dans le moule non seulement de véritables parias numériques, mais aussi des marginaux forcés de vivre à la marge d’un monde auquel ils ne peuvent ou ne veulent se conformer…

Si la majorité du public présent pour la première du spectacle au Théâtre Kantor semblait séduite par la forme et le contenu de ce « Musée du Moi », nous fûmes en revanche plusieurs à considérer qu’il y avait là matière à dire et à montrer bien plus, et en conséquence à ressentir une certaine frustration à l’issue de la représentation. De même, ce spectacle étant encore un peu « vert », quelques pépins techniques, et tâtonnements dans le jeu des acteur.rices ont malheureusement limité l’impact émotionnel visé. On peut également s’interroger sur le sens véritable d’une démarche visant à placer le public dans la position de voyeurs traités tour à tour en « assistance » puis en « témoins complices » et donc coupables au même titre que la machine à célébrité factice qui est dénoncée par le spectacle.

Le Collectif ILLES étant encore jeune, on peut légitimement espérer que son processus créatif soit dans une démarche ouverte à la réflexion et à l’évolution, et donc que ce spectacle sera amené à se développer davantage avec le temps, pour aller plus loin et oser plus sur un sujet qui peut se révéler très fertile et dérangeant pour peu qu’on y laisse la place à plus de folie, de violence et de radicalité, en se détachant un peu d’une ironie qui en étant trop omniprésente désamorce les situations et crée une distance contre-productive.

A suivre donc…

Charles Lasry

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